Prix de l’essence, vie chère
Deux députés corses en mission vérité
Le conflit iranien est chez nous un paravent aisé pour expliquer les tarifs des carburants. Théorie douteuse et fallacieuse car ici le surcoût relève en grande partie de taxes indues. De même la tempête du détroit d’Ormuz n’a pas créé la cherté de la vie. Deux nouvelles missions gouvernementales vont tenter d’expliciter et remédier à ces hiatus qui grèvent l’économie et amputent le pouvoir d’achat. En espérant que ce ne soit pas un coup d’épée dans l’eau.
Par Jean Poletti
Il serait grand temps d’en finir avec les faux-semblants et arguties sur les prix à la pompe. Un baril contient deux-cent-trente litres de pétrole et est actuellement vendu autour de cent-dix dollars. Sans verser dans les comptes d’apothicaires des fluctuations du marché, disons simplement qu’un litre est payé aux alentours de soixante cents. Pourtant il s’affiche à quelque deux euros, voire davantage par l’automobiliste. Raffinage, transport, distribution en sont des facteurs objectifs, même si fréquemment ces intermédiaires ne lésinent pas au passage d’engranger des plus-values injustifiées. Mais le point d’orgue est atteint en apprenant que les taxes représentent soixante pour cent du prix final. Si cela n’est pas une manne financière pour l’État, elle en a une parenté étroite. Aussi dans les allées du pouvoir on passe sous un silence complice cette ponction excessive, préférant ergoter sur l’instabilité internationale. Et mettre à l’index les conflits comme seuls et uniques coupables. Sans aller jusqu’à parler de racket, rien n’interdit d’affirmer que cette manne, à l’importance injustifiée, est un trésor que le pouvoir ne veut pas laisser tarir fut-ce partiellement.
Le coup de Jarnac
Cet impôt caché suscite ressentiment et courroux. Naguère le bon peuple, las d’être taillable et corvéable à merci, se révolta. Comparaison n’est pas raison, mais dans un passé récent la colère des Gilets jaunes exprimait un ras le bol de trop bourse délier à chaque passage dans les stations-service.
Mais chez nous se greffe et se superpose le fait que nul économiste n’est en mesure d’expliquer. Depuis 1986, le taux de TVA est de treize pour cent contre vingt pour cent sur le continent. Malgré cette dérogation fiscale, accordée pour juguler le surcoût lié à l’insularité, les prix sont plus élevés de quelque sept pour cent pour le gazole et plus de cinq pour cent pour l’essence. Ce différentiel à la criante injustice dure et perdure depuis plus de deux décennies, sans que Bercy ne daigna jamais s’en préoccuper et a fortiori le faire cesser. Pourtant les doléances furent nombreuses au fil du temps. Tels ministres de l’Économie jouaient les étonnés, affirmant main sur le cœur qu’ils allaient réparer. D’autres prêtaient une oreille distraite, presque impolie. Il en est même qui affichaient une fin de non-recevoir.
Le pot de confiture
Entre hypocrisie et immobilisme, le hiatus s’enracinait entrecoupé de sporadiques mouvements revendicatifs. Peine perdue, ils laissaient de marbre les autorités étatiques. Cette politique de l’édredon fut sans doute comme un signal implicite pour des opérateurs de poursuive leurs stratagèmes dévolus à engranger davantage de profits. Mais à force de gourmandise, certains furent pris les doigts dans le pot de confiture. Les services de la concurrence n’eurent pas à investiguer longtemps pour les confondre du délit d’entente concurrentielle et les condamner à de lourdes amendes. Plus de soixante-dix millions d’euros, telle fut la sanction. Allaient-ils être redistribués aux automobilistes détroussés comme au coin du bois par ces pratiques illicites ? Nullement. Le pactole ira abonder la cassette de l’État. Ainsi le cochon payant ne verra pas un kopeck de l’argent qui lui a été subtilisé avec une régularité de métronome au fil du temps.
Roulez carrosses
Pourtant chez nous se déplacer en voiture n’est pas un luxe. L’alternative ne court pas les routes. À l’exception des deux grandes villes, les transports en commun brillent par leur absence. La ruralité en est l’exemple probant. Aller faire ses courses dans le bourg du coin, se rendre chez un praticien, visiter des proches dans les cités ou tout simplement participer à une manifestation culturelle et assister à une séance de cinéma nécessite l’utilisation du véhicule. Tout comme ce moyen de locomotion fait partie intégrante des artisans du rural, des infirmières. Sans oublier les marchands ambulants, qui persistaient malgré la désertification, et devant renoncer à leurs tournées tant faire le plein annulait tout bénéfice déjà ténu. Ajoutons en incidence qu’exception faite de la brève saison estivale, ces commerçants remplissent un service public qui ne dit pas son nom. Inutile de compléter davantage un tableau aux multiples ombres portées. Mais en contrepoint, il convient de ne pas occulter la gravité de dysfonctionnements qui viennent de loin et relèvent de l’inconséquence de la puissance étatique. Et s’agissant de la Corse l’exonérer sans autre forme de procès en écoutant un discours tendant à rendre un affrontement armé seul et unique responsable.
Bonus en jachère
Le filon est éculé. Il relève de la dissimulation circonstancielle d’une incurie qui borde les allées du pouvoir. Car toutes les explications du monde ne pourront dissimuler éternellement l’incontournable évidence qu’une bonification fiscale se perde dans des méandres pécuniaires. Et pis encore, aboutissent à un surcoût que doivent acquitter, contraints et forcés, ceux qui prennent le volant. Ubu roi. Courteline dépassé. Voilà en guise de boutade un particularisme que refuse à bon droit la communauté insulaire, mais qui remplit d’aise les argentiers du pays. Laissons à cet égard la responsabilité d’une formule d’Édouard Herriot sans toutefois la rejeter : « La politique, c’est comme l’andouillette, ça doit sentir un peu la merde mais pas trop. » Pour les barils, c’est le trop-plein. Un traitement d’urgence de cette fosse septique aux relents d’argent sale serait chez nous bienvenu, au seul titre de l’élémentaire justice sociale.
La valse des étiquettes
Nul besoin d’expliciter davantage. L’or noir conditionne l’existence quotidienne. Mais il permet aussi aux divers intermédiaires d’étoffer leurs bas de laine en situation géopolitique normale et davantage encore lors de fortes turbulences. Ainsi, il n’est pas superflu de noter que les étiquettes s’affolèrent sitôt le premier jour de la guerre au Moyen-Orient. Pourtant les réserves étaient conséquentes et cette hausse fut exclusivement spéculative, un effet d’aubaine pour les distributeurs. Comble de la situation on apprenait que ces réserves, stratégiques ou pas, n’étaient nullement gérées par l’État mais par une société privée ! Sèchement interpellé au Palais Bourbon par plusieurs députés, le ministre de l’Économie fut incapable de répondre clairement, bafouillant des explications qui n’avaient aucun lien avec les questions posées. De même qu’il ne sut justifier la légalité des quelque douze millions d’euros de surprofits que se mirent quotidiennement dans les poches des distributeurs. Total, qui nous bassine avec des prix à la pompe momentanément bloqués à deux euros, ne claironne pas qu’il a misé en bourse sur la fermeture du détroit d’Ormuz, raflant ainsi au passage la coquette somme d’un milliard. Dans le même temps, les raffineurs multiplièrent par trois leurs prestations. Et, secret de polichinelle, ces énormes plus-values prirent le chemin de paradis fiscaux permettant aux bénéficiaires de ne déclarer qu’une infime partie des sommes gagnées.
Conseil d’État, réponds !
Qui fà ? Se lamenter sans cesse et toujours ? Frapper aux portes des princes de la République, qui demeurent comme certaines maisons obstinément closes ? Bloquer par intermittence les ports comme le font les pêcheurs insulaires ? Manifester à l’image des détaillants aux pieds des centres de stockage ? Il convient de dire et souligner les efforts et la ténacité de l’association de défense des usagers. Elle plaide sans relâche par la voix de Frédéric Poletti pour une baisse efficiente et légitime des prix. Inscrivant une nouvelle page dans le cahier des doléances, il a saisi le Conseil d’État. L’objectif ne souffre nulle tergiversation. Il demande instamment que soient enfin examinées les possibilités de réguler les tarifs des carburants comme le permet clairement la législation. Que décidera la haute juridiction administrative ?
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