La renaissance du projet d’autonomie

Le report aux calendes grecques par le Sénat ressemblait au coup de grâce. C’était sans compter avec la pugnacité de Gilles Simeoni. Il obtint que les étapes de l’examen soient inversées permettant ainsi à l’Assemblée nationale de débattre du dossier dès la fin de ce mois.

Par Jean Poletti

Dire que le projet d’autonomie emprunte un parcours chaotique relève de l’évidence. D’un épisode, l’autre, il laissait songeur les partisans, et alimentait le scepticisme au sein de la population. Ces soubresauts, divers et variés, offraient une brèche aux réfractaires, qui s’y engouffraient allègrement pour dire en leitmotiv que cette évolution institutionnelle demeurerait dans les limbes annonçant sa disparition. Les atermoiements retards, contingences réelles ou d’opportunité alimentaient l’impression que la sphère gouvernementale se désintéressait de la question corse. Bien qu’elle jura, main sur le cœur, qu’il n’en était rien. Il est vrai que les incessantes chaises musicales des ministres et les successions des hôtes de la place Beauvau n’étaient nullement propices à la nécessaire conduite régulière et constante du dossier. Certes, lors de la traditionnelle déclaration de politique générale tels éphémères pensionnaires de Matignon évoquaient la Corse et son droit à la différence. Mais les propos, sitôt prononcés, s’évanouissaient dans le néant sinon l’oubli. Cela valait aussi bien pour Élisabeth Borne, Gabriel Attal, Michel Barnier et François Bayrou. Du côté du ministère de l’Intérieur, les successeurs de Darmanin faisaient profil bas. Le concept d’autonomie ne semblait nullement leur tasse de thé. C’est un euphémisme. Pis encore, Bruno Retailleau ne dissimulait pas son hostilité à toute entorse de la France une et indivisible. Il n’est pas exagéré de dire qu’il avait placé le dossier insulaire au fin fond de la pile de ses préoccupations. Considéré alors comme l’homme fort de l’équipe gouvernementale, rares étaient ceux qui osaient lui tenir tête ouvertement. À condition toutefois qu’ils en aient éprouvé l’envie sur ce sujet. Exit le Vendéen. L’arrivée de François Rebsamen sembla s’accompagner du slogan « Le changement, c’est maintenant ».

Salutaire entorse

Dans ce clair-obscur qui tendait à s’éterniser sembla jaillir un trait de lumière. Il est vrai que l’ancien maire de Dijon fut et demeure un décentralisateur patenté. Mieux, ancien conseiller de Pierre Joxe, il contribua à l’élaboration du statut éponyme. Le second après celui qu’initia Gaston Defferre. Ne craignant nullement de bousculer l’ordre établi qui parfois corsète et annihile, il ignora les réserves du Conseil d’État et obtint en conseil des ministres que le gouvernement inscrive le texte à l’ordre du jour parlementaire.

Sans doute dans un louable souci de ne pas froisser la susceptibilité du Sénat, ce fut à lui qu’il revint de se prononcer en premier. La raison officielle étant qu’il représentait les territoires et en saine logique la primauté lui revenait. Mais cela ne combla pas d’aise la chambre haute. Tant s’en faut. Elle invoqua un agenda chargé et renvoya sine die le document à des jours meilleurs. Un enterrement de première classe qui ne disait pas son nom. Car cette décision sans date ni délai, évoquant simplement « après les élections » de l’institution, était en termes diplomatiques une manière de dire pour une majorité des sénateurs, dans le sillage de Gérard Larcher, que cette réforme était nulle et non avenue.

Le fait du prince

Le procédé heurte l’esprit de la démocratie. Que ces élus soient majoritairement contre est leur droit. Qu’ils se disent fervents adeptes du statu quo l’est également. Pour autant agir de façon si cavalière équivaut au fait du prince, celui que l’on croyait tombé en quenouille depuis l’instauration de la République. De tous bords, des remontrances se firent entendre. Chez les évolutionnistes, bien évidemment, mais pas seulement. Des voix pourtant peu amènes concernant ce projet martelèrent qu’il était du devoir de ceux qui siègent au palais du Luxembourg de se prononcer. Et non pratiquer ce qui s’apparente à une fuite en avant, s’émancipant de toute responsabilité.

Ainsi, François-Xavier Ceccoli dit sans ambages que malgré son opposition au projet, rien ne pouvait expliquer qu’il ne fut pas examiné. Le député de Corte-Balagne rappela ses désaccords sur plusieurs parties, notamment celle donnant la possibilité de légiférer. Cependant à ses yeux ce nouveau report suscitait à tout le moins l’interrogation. « Il n’est pas normal que nous soyons dans cette incertitude. » Son collègue libéral, Laurent Marcangeli, a des accents similaires mais plus accentués pour qualifier cette simagrée sénatoriale. Lui est favorable au processus. Mais ces deux réactions se rejoignent sur un procédé, transcendant par là-même des visions différentes du processus.

La tournée du maire

À l’évidence ce coup de pied de l’âne fut assimilé par maints observateurs, une majorité d’édiles locaux et au sein de l’opinion publique, comme la fin d’un scénario. Celui qui n’avait cessé de s’écrire en lettres tremblotantes. Et que semblaient avoir rayé d’un trait de plume ceux qui tournèrent le dos au fonctionnement consensuel des institutions. De guerre lasse, nombreux jugeaient qu’à l’impossible nul n’étant tenu et qu’il convenait de jeter l’éponge.

Ce souffle de défaitisme n’atteignit nullement Gilles Simeoni. Sitôt installé maire de Bastia, il affirma que son mandat local n’excluait nullement un poste de conseiller exécutif à l’Assemblée territoriale, dédié notamment à l’autonomie. Une décision qu’il ne tarda pas à mettre à profit pour tenter de contrecarrer l’annonce sénatoriale. Plutôt que de s’engoncer dans la diatribe et la condamnation médiatique ou épistolaire, il prit son bâton de pèlerin et fit la tournée des institutions décisionnelles. La première rencontre, sans doute la plus importante, fut celle qu’il eut avec la présidente du palais Bourbon. La requête était simple. Elle consistait à demander l’examen en première lecture du projet d’autonomie, afin de palier à la défection que l’on sait. Yaël Braun-Pivet ne fut nullement insensible à l’argumentation au demeurant pétrie de logique. Elle accepta le principe. Ne voulant sans doute pas irriter plus que de raison Gérard Larcher, Gilles Simeoni eut une entrevue avec lui dès le lendemain. En termes policés, sans que perce l’esquisse de l’ombre d’une animosité, il révéla sa démarche conclue positivement. Et pour faire bonne mesure eut ensuite un rendez-vous avec Laurent Panifous, le ministre des Relations avec le Parlement.

Plaidoirie à Matignon

La tournée parisienne du nouveau premier magistrat municipal s’acheva par une entrevue à Matignon avec Sébastien Lecornu, qui désormais gère directement le dossier au nom du gouvernement. L’édile bastiais, avocat de profession, trouva sans doute les mots justes dans sa plaidoirie et la dialectique sériée qui lui permit non seulement d’être écouté mais aussi entendu. L’expectative s’estompa. L’assentiment fut unanime. Le texte sera examiné par la commission des lois de l’Assemblée nationale à la fin mai. Prélude à l’examen en séance publique dès le mois de juin.

Ainsi Gilles Simeoni a forgé en quelques jours un accord sans réserve des pouvoirs exécutif et législatif pour valider un calendrier. Il a le visage du renouveau, presque de la résurrection, que d’aucuns pensaient illusoire. Concrètement après le palais Bourbon le document sera transmis au Sénat et examiné en commission des lois, comme l’exige la procédure. Et un vote devant intervenir courant septembre. Il restera au congrès à se réunir à l’automne pour valider, ou pas, la mouture définitive.

En toute hypothèse, nul ne disconviendra que Gilles Simeoni sut en moins d’une semaine chasser le flou artistique qui n’avait que trop duré sur le chemin d’un processus. Voilà qui indique mieux que longs discours, digressions et commentaires efficients ou surannés, que parfois une démarche pragmatique et abreuvée par la volonté d’aboutir peut briser des positions et attitudes paraissant d’airain.

La rose et les épines

On ne reviendra pas dans l’exhaustivité sur la genèse de cette offre politique d’une autonomie dans la République. Toutefois il ne semble pas anecdotique de rappeler que le concept fut avancé par Gérald Darmanin, au lendemain de l’assassinat d’Yvan Colonna par un codétenu islamiste. Cette offre, sans doute dévolue à calmer la colère de la jeunesse insulaire, rencontra au fil du temps des obstacles. Ils étaient fréquemment volontairement dressés par ceux qui poussent des cris d’orfraie, ici et sous les cieux hexagonaux, sitôt qu’ils entendent les mots de prise en compte d’un particularisme, d’une singularité, d’une spécificité. Rien de nouveau ou presque dans l’univers évolutionniste. Il suffit de se rappeler des différentes avancées voulues par Mitterrand puis Jospin. Et en incidence la vaine tentative de Sarkozy pour en être pleinement édifié.

Faut-il rafraîchir des mémoires quelque peu défaillantes en rappelant que Pierre Joxe dut essuyer à l’époque une conjonction d’oppositions, formée par l’alliance de circonstance. Tels dans le camp libéral criant au « toboggan vers l’indépendance », tandis qu’une fraction nationaliste affirmait qu’il s’agissait d’une réformette ne pouvant la satisfaire. En point d’orgue le FLNC, qui commençait à se fissurer, publia un communique disant : « Il n’y aura pas de troisième voie. »

Alimenter la flamme

Le temps a rogné les aspérités. Trente-cinq ans après l’esprit décentralisateur paraît faire consensus, même s’il diffère sur l’amplitude des prérogatives qui pourraient être accordées. Mais cette fois c’est l’inconnue parlementaire qui prévaut. Après avoir réussi à remettre le processus sur de bons rails, Gilles Simeoni veut tenter d’amplifier cette dynamique. Expliquer et convaincre. Telle est désormais la mission qu’il s’impose. Sera-t-elle suffisante pour rallier les récalcitrants et arracher le succès qu’avec d’autres il appelle de ses vœux ? Sans verser dans l’optimisme du béotien, il en accepte l’augure. Mais quel que soit le résultat, personne ne disconviendra qu’il parvint à redonner, par la diplomatie et le dialogue, un nouveau souffle à ce qu’il nomme une autonomie de plein exercice et de plein droit.  

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