Jean-Louis Albertini: « La Corse a des atouts, mais elle a surtout besoin de visibilité pour entreprendre »

À l’heure où l’économie corse avance entre tensions persistantes et signes de résilience, les chefs d’entreprise appellent à davantage de visibilité et de stabilité. Conjoncture, emploi, formation, défaillances d’entreprises, mais aussi avenir du médico-social : Jean-Louis Albertini, président du MEDEF Corse, livre son analyse sur les défis structurels de l’île et les leviers à activer pour préparer l’avenir.
Par Anne-Catherine Mendez

Depuis plusieurs années, les chefs d’entreprise alertent sur les difficultés économiques en Corse. Comment décririez-vous la situation des entreprises insulaires en ce début d’année 2026 ?

La situation reste sérieuse, avec des réalités très différentes selon les secteurs. Beaucoup d’entreprises continuent de s’adapter et de faire preuve de capacité d’initiative, mais dans un environnement qui reste plus exigeant qu’ailleurs, notamment en raison de l’insularité.

Depuis plusieurs années, les chefs d’entreprise doivent composer avec des contraintes qui s’accumulent — hausse des coûts, tensions sur les approvisionnements, difficultés de recrutement — et surtout un manque de visibilité qui complique les décisions.

On n’est pas dans un effondrement généralisé, mais dans une fragilité permanente, en particulier pour les TPE et les PME, qui disposent de moins en moins de marges de manœuvre.

La Banque de France parle d’ailleurs d’un bilan 2025 contrasté en Corse, avec un secteur du BTP en recul et des marges sous tension dans plus d’une entreprise sur deux. Les données des greffes des tribunaux de commerce en Corse confirment cette tendance, avec une légère progression des ouvertures de procédures en 2025, de l’ordre de +5%.

On entend souvent dire que la situation est difficile, parfois même « mortifère ». A-t-on aujourd’hui le sentiment d’avoir touché le fond ou observe-t-on des signes d’amélioration ?

Il faut rester lucide : la situation n’est ni aussi favorable qu’on pourrait le dire, ni aussi dégradée que certains le laissent entendre.

On observe une forme de stabilisation, mais à partir d’un niveau qui reste fragile, avec des équilibres encore incertains.

Par exemple, dans le bâtiment, au niveau national, certains indicateurs laissent entrevoir une inflexion. En Corse, les professionnels du secteur font état d’un niveau d’activité qui reste très faible, avec une visibilité limitée et des carnets de commandes qui peinent à se reconstituer.

Les évolutions à venir restent donc conditionnées à des éléments concrets, notamment en matière de commande publique.

Les entreprises ont aujourd’hui besoin de stabilité, de visibilité et de conditions de financement adaptées pour se projeter.

Malgré ce contexte, voyez-vous des secteurs ou des initiatives qui résistent mieux et qui pourraient porter une dynamique positive pour l’économie insulaire ?

Oui, certains secteurs tiennent, notamment les services, le tourisme ou encore une partie de l’agroalimentaire. Mais il faut rester mesuré : la dynamique observée reste en deçà de ce que l’on peut constater au niveau national, et parfois en deçà de ce qui serait nécessaire pour sécuriser durablement l’activité.

On observe une orientation un peu plus favorable dans les services, mais cette progression doit être relativisée. Elle repose en partie sur des équilibres encore fragiles, avec une forte dépendance à la saisonnalité et à des facteurs extérieurs.

Les organisations professionnelles du secteur, notamment dans le tourisme et l’hôtellerie-restauration, restent mobilisées sur ces enjeux. Des travaux sont engagés pour accompagner les évolutions de l’activité, notamment en matière d’organisation, d’emploi et de formation.

Il y a aussi une évolution de fond, souvent sous-estimée : le vieillissement de la population.

En Corse, c’est déjà une réalité, qui génère des besoins croissants en matière de santé, d’accompagnement et de services. Mais là encore, la question se pose en termes de structuration et de soutenabilité.

Au fond, la question est aussi celle du modèle économique. Le dynamisme existe, mais il repose sur un système encore précaire, parfois trop interdépendant, et qui interroge sur sa capacité à créer de la valeur dans la durée.

Dans ce contexte, le chef d’entreprise en Corse doit composer avec des contraintes plus fortes qu’ailleurs — coûts, logistique, taille du marché — et s’adapter en permanence.
L’enjeu n’est donc pas seulement d’accompagner les secteurs qui fonctionnent, mais de consolider leur modèle et de réduire les fragilités structurelles.

Au niveau national, certains secteurs comme le BTP commencent à montrer des signes de reprise. Pensez-vous que ces signaux puissent se répercuter prochainement en Corse ?

Oui, mais avec un décalage et beaucoup de prudence. Les signaux observés au niveau national dans le bâtiment traduisent un certain rééquilibrage après plusieurs années de recul, mais ils doivent être appréciés au regard des réalités locales.

En Corse, la situation reste très liée à des facteurs structurants, en particulier la commande publique, les délais de mise en œuvre des projets et le niveau d’investissement.

Les fédérations professionnelles sont extrêmement mobilisées sur ces sujets et nous les soutenons. Elles travaillent à faire remonter les difficultés identifiées et à proposer des ajustements, en lien avec les acteurs publics.

À ce stade, les perspectives restent dépendantes de la concrétisation de ces leviers. L’enjeu est moins celui d’un rebond immédiat que celui de la remise en mouvement progressive de l’activité.

On est donc encore dans un moment où les conditions d’une amélioration sont en construction.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis pour les entreprises insulaires : coût du travail, accès au financement, politiques publiques, attractivité du territoire ?

Il n’y a pas un facteur unique, mais un ensemble de contraintes qui s’additionnent. La question du coût global de production est centrale en Corse : au-delà du coût du travail, il faut intégrer le transport, l’énergie, les approvisionnements, la taille du marché ou encore le foncier, qui pèsent directement sur la compétitivité des entreprises.

À cela s’ajoute une pression forte sur la trésorerie. Beaucoup d’entreprises ne disparaissent pas faute d’activité, mais faute de liquidités. Les retards de paiement restent un sujet majeur : ils représentaient encore près de 14 jours fin 2024, soit un coût estimé à 15 milliards d’euros pour les TPE-PME au niveau national.

Il y a aussi un enjeu de visibilité. Les chefs d’entreprise peuvent s’adapter à des contraintes, mais beaucoup plus difficilement à l’incertitude. Ils ont besoin de stabilité, de règles lisibles et de conditions de financement qui leur permettent de se projeter.

Enfin, la question des compétences reste structurante : recruter, fidéliser et former sont aujourd’hui des enjeux clés pour accompagner le développement des entreprises.

Vous êtes également président de chambre contentieuse au tribunal de commerce. À ce titre, quel regard portez-vous sur l’évolution des défaillances d’entreprises ces derniers mois ?

Sur ce sujet, je m’exprime avec la réserve liée à mes fonctions, et sans évoquer de situations particulières.

Ce que l’on observe, c’est que beaucoup d’entreprises arrivent aujourd’hui au bout de leurs capacités d’absorption. Elles ont tenu ces dernières années, mais souvent au prix d’un affaiblissement progressif de leur trésorerie et de leurs marges.

En 2025, les données issues des greffes des tribunaux de commerce en Corse font apparaître un niveau d’environ 430 procédures collectives sur l’ensemble de l’île, traduisant une situation globalement stable.

Mais cette apparente stabilité ne doit pas masquer une fragilité plus diffuse, notamment chez les plus petites entreprises. La grande majorité de ces procédures concerne des TPE, qui représentent plus de 80% des cas observés.

L’enjeu, au fond, ce n’est pas seulement le nombre de défaillances, c’est la capacité à intervenir plus tôt. Une difficulté prise à temps peut souvent être traitée ; laissée trop longtemps, elle devient beaucoup plus difficile à surmonter.

Dans les dossiers que vous traitez, quelles sont les difficultés les plus fréquentes rencontrées par les entreprises en difficulté ?

Là encore, sans évoquer de situations individuelles, on retrouve souvent des mécanismes assez similaires : une activité qui devient plus irrégulière, des marges insuffisantes pour absorber un choc, des retards de paiement ou encore un endettement qui devient plus difficile à porter.

Il arrive aussi que les difficultés soient prises en charge trop tard, parfois parce que le dirigeant est isolé ou qu’il hésite à solliciter des dispositifs d’accompagnement.

Les données des greffes montrent d’ailleurs que de nombreuses entreprises entrent en procédure alors que leur situation est déjà très dégradée, ce qui réduit fortement les possibilités de redressement.

Les travaux récents menés autour de la Banque de France insistent d’ailleurs sur l’importance de la prévention et d’un dialogue plus précoce, notamment avec les partenaires financiers.

Or, les procédures préventives restent encore peu mobilisées en Corse, représentant une part minoritaire des dossiers traités.

Le message est simple : demander de l’aide tôt, ce n’est pas un aveu de faiblesse, c’est au contraire une démarche de gestion responsable.

Dans ce contexte économique, le monde de l’entreprise offre-t-il encore des perspectives attractives pour les jeunes en Corse ?

Oui, bien sûr. Les jeunes ont toute leur place dans nos entreprises. L’entreprise est un lieu d’engagement, de formation et de responsabilité, et elle a besoin des jeunes pour se renouveler et se développer.

Le sujet aujourd’hui, ce n’est pas l’absence d’opportunités, c’est leur lisibilité. Il faut mieux faire connaître les métiers, les parcours et les perspectives concrètes. Trop souvent, il y a un décalage entre la perception et la réalité.

Les besoins sont réels et immédiats, dans de nombreux secteurs. Les entreprises recrutent, investissent, mais elles se heurtent à des difficultés d’attractivité et d’orientation. On ne peut pas se satisfaire de cette situation.

L’enjeu, ce n’est pas seulement de former davantage, c’est de former mieux, en partant des besoins des entreprises. Cela suppose de développer l’alternance, de renforcer les passerelles, et surtout de construire des parcours plus lisibles, plus concrets, plus ancrés dans la réalité économique.

On parle souvent du décalage entre les besoins des entreprises et les formations disponibles. Comment améliorer l’adéquation entre la formation et les besoins du territoire ?

Il faut partir des besoins des entreprises, et mieux connecter l’offre de formation avec la réalité du territoire.

Cela passe par un lien plus étroit entre les acteurs économiques et les organismes de formation, par un développement de l’alternance et des parcours professionnalisants, mais aussi par une meilleure anticipation des compétences dont nous aurons besoin dans les années à venir.

On sait déjà que certains secteurs seront particulièrement concernés. L’enjeu, aujourd’hui, c’est de mieux aligner les formations avec ces besoins, pour éviter les décalages que l’on constate encore trop souvent.

Vous êtes également impliqué dans le secteur médico-social, qui recrute fortement. Pourquoi ces métiers représentent-ils aujourd’hui une opportunité importante pour l’emploi en Corse ?

Parce que ce sont des métiers utiles, durables et non délocalisables, directement liés à une évolution démographique de fond. En Corse, le vieillissement de la population est déjà une réalité, et il va continuer de s’accentuer dans les années à venir.

Dans le même temps, les besoins d’accompagnement vont continuer de croître. Les métiers du soin et de l’accompagnement occupent déjà une place centrale dans les établissements, et les besoins en recrutement sont réels. On parle là d’une filière qui représente déjà plus de 10 000 emplois sur l’île.

Mais au-delà de ce constat, la question est celle des conditions dans lesquelles cette filière peut se développer. Comme le rappellent les acteurs du secteur, les besoins sont identifiés, mais ils appellent des réponses concrètes en matière de financement, d’organisation et de conditions d’exercice.

Donc oui, le médico-social constitue un enjeu important pour l’emploi en Corse, mais aussi un enjeu de structuration et de soutenabilité dans la durée, au service de la cohésion sociale.

Comment attirer davantage de jeunes vers ces professions, notamment celles d’infirmiers, d’aides-soignants ou d’accompagnants ?

D’abord en étant clair : ce sont des métiers exigeants, mais ce sont surtout des métiers nécessaires, au cœur des besoins de notre société, liés à des réalités démographiques qui s’imposent à nous. Ce sont aussi des métiers de sens, d’utilité et de relation humaine, avec de vraies perspectives d’évolution.

Pour attirer davantage de jeunes, il faut travailler sur plusieurs dimensions : l’image de ces professions, les conditions de travail, la formation, mais aussi les parcours et les perspectives de carrière.

C’est un enjeu d’attractivité et de fidélisation pour toute la filière, mais aussi un enjeu collectif, parce que ces métiers répondent à des besoins qui ne feront que s’accroître.

Pour conclure

À l’issue de cet entretien, j’ai souhaité brosser le portrait d’une Corse économique à la croisée des chemins : fragilisée par des contraintes structurelles persistantes, mais portée par des entrepreneurs engagés et des secteurs porteurs. Entre nécessité de soutenir les entreprises, d’anticiper les besoins en compétences et de préparer les mutations démographiques, le message se veut clair : l’avenir du territoire passera par davantage de stabilité, d’investissement et une vision de long terme.

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