Lionel Jospin, une certaine idée de la Corse

Il avait initié les lundis de Matignon

Une pluie d’hommages. Le rappel de la stature d’un homme d’État. Une cérémonie funèbre à l’hôtel des Invalides. Les insignes qualités furent égrenées, transcendant le landerneau socialiste dont il fut une éminente figure. Premier ministre de cohabitation, Lionel Jospin s’impliqua sans réserve pour trouver une solution pérenne au problème corse.

Par Jean Poletti

La rigueur du protestant. La fibre sociale chevillée au cœur et à l’esprit. Des convictions socialistes ancrées dans le courant mitterrandien. Une faculté d’écoute, teintée d’humilité qui n’altérait nullement ses convictions. Tel est, à grands traits, brossé le portrait de celui à qui fut rendu un hommage national. Rien que de plus normal, tant le disparu jugeait la fonction politique comme un moyen d’améliorer la vie des citoyens, et non de s’engoncer dans le confort des bureaux lambrissés de la République, comme le font tant de caciques.

Dans l’île, il laisse une empreinte particulièrement forte. Et chacun sait, ou se souvient, de ses efforts sans cesse renouvelés pour contribuer à bâtir un avenir, sinon serein à tout le moins apaisé, tournant le dos aux violences et faisant taire le fracas des bombes. Aussi n’est-ce pas exagéré de dire qu’il fit une priorité à ce que l’on nomme en terme générique « la question corse. »

Dans les pas de Mitterrand

Sa démarche pragmatique et respectueuse d’un droit à la différence s’inscrivait en faux au jugement de Giscard affirmant de manière sentencieuse « Il n’y a pas de problème corse, il y a des problèmes en Corse. » Avec une fidélité non feinte, Jospin mettait ses pas dans ceux de François Mitterrand et son fameux « Corses, soyez vous-mêmes. » Une invitation présidentielle qui n’était nullement de circonstance, mais s’enracinait dans une doctrine sans nulle parenté avec l’esprit jacobin, qui de manière triviale peut se traduire par l’adage populaire « Il n’est de bon bec qu’à Paris. » Lionel Jospin fit partie du premier cercle façonnant la route élyséenne de Mitterrand. Il n’avait sans doute pas oublié que ce dernier, alors député, avait déposé avec Pierre Mauroy une proposition de loi où figurait la notion de peuple corse. Elle fut rejetée par la majorité libérale, mais ce ne fut que partie remise. Lors de sa campagne présidentielle, il fit figurer la reconnaissance de la spécificité insulaire dans ses cent-dix propositions. Devenu président, il initia deux statuts que menèrent à bien Gaston Defferre et Pierre Joxe.

Continuité socialiste

Ces quelques digressions sont utiles pour contextualiser la continuité qui sans cesse anima le pouvoir socialiste. Une constance qui renvoie à l’adhésion de l’idée que l’insularité secrète des particularités historiques culturelles et linguistiques. Et à ce titre ne devaient pas être plus longtemps rayés d’un trait de plume, au nom d’un centralisme qui défiait l’entendement.

D’ailleurs Lionel Jospin, bien avant ses responsabilités de chef de gouvernement de cohabitation, avait fixé un cap, livré une méthode et esquissé les étapes. En sa qualité de premier secrétaire de PS, il publia une tribune dans Le Figaro qui fit grand bruit. Dans un texte conjuguant réalités et perspectives il évoquait « le réveil comme après un long sommeil, une affirmation d’identité, le désir de vivre dans la fidélité à soi-même mais dans la modernité ». Anticipant les remarques acerbes, les vétos et autres jugements hostiles, il demandait avec insistance que la classe politique nationale en finisse une bonne fois pour toutes avec les petites phases, aux lisières de la provocation et de la condescendance, à l’égard des insulaires. En contrepoint, il préconisait une réflexion de fond, socle à ses yeux d’un projet global et crédible, s’inscrivant dans le temps. Dès lors, une région, à nulle autre pareille, pourrait s’épanouir sans que l’État soit synonyme d’uniformité.

Le pari endeuillé

Dans une sorte de clin d’œil dont l’histoire a le secret, Jacques Chirac sitôt entré à l’Élysée provoqua la dissolution. Sans doute prit-il cette décision quelque peu insolite sous les conseils de son secrétaire général Dominique de Villepin. Jospin devint Premier ministre. Il eut les coudées franches pour relever ce qu’il appela « mon pari pour la Corse. »

Mais sa volonté, fut-elle solide, aurait pu chanceler tant les obstacles jalonnèrent cette route. Avec en dramatique point d’orgue, l’assassinat du préfet Claude Érignac. L’île était tétanisée. La nation sous le choc. Jospin revêtit alors ses habits de républicain pour flétrir un crime qui révoltait les consciences. Et frappait, au-delà d’un État et de son représentant, l’ensemble de la communauté. Chez nous, une manifestation de réprobation d’ampleur rarement égalée flétrit unanimement ce sanglant attentat. Et symbole de cette vague d’indignation, des milliers de personnes saluèrent le passage du cortège mortuaire sortant du palais Lantivy par des applaudissements nourris. Hommage d’une foule anonyme, lasse de cette dérive mortifère.

Allumettes préfectorales

Dans ce climat pesant, Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur choisit Bernard Bonnet pour occuper le palais Lantivy. Il vint lui-même l’installer officiellement, le qualifiant d’homme qu’il faut là où il faut. On connaît la suite. Celui qui avait carte blanche de sa hiérarchie se comporta en proconsul. Multipliant les signalements à la justice par le truchement des articles 40, au point d’exaspérer le procureur général Bernard Legras. De mal en pis, ce fut l’épisode des paillotes qu’il fit incendier par certains gendarmes au prétexte qu’elles avaient été édifiées dans l’illégalité. Plutôt que de baisser les bras, Lionel Jospin affirma que le nécessaire rétablissement de l’État de droit ne pouvait tenir lieu de politique.

Motions divergentes

Aussi se tourna-t-il vers l’Assemblée de Corse et dans le fil de son discours de la méthode de demander aux élus de se prononcer. Deux motions en résultèrent, validant les grandes lignes économiques et décentralisatrices, mais s’opposant sur une plausible dévolution du pouvoir législatif. Prenant acte de cette dichotomie, celui qui avait initié la gauche plurielle, se livra à l’exercice de la synthèse, chère aux congrès socialistes, qui avaient à l’époque une amplitude depuis révolue.

Comment rassembler ce qui est épars ? Quelle modalité pour aplanir les obstacles et instaurer un espace de dialogue « à ciel ouvert » permettant de tisser un résultat mutuellement satisfaisant ? Ce furent les fameux lundis Matignon.(…)

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