O Blanquer, qui si parla corsu

L’ancien ministre de l’Éducation nationale est un récidiviste qui persiste et signe à intervalles réguliers. Il entreprend une sorte de croisade contre l’apprentissage du corse. Ses fréquentes attaques médiatiques suscitent ici le courroux, relayé par diverses associations continentales.

Par Jean Poletti

La France une et indivisible et sa langue : le français. Telle est la théorie de celui qui, de recteur en ministre puis enseignant, semble faire une fixation qui relève de la pathologie. Régulièrement, il pourfend par la parole et l’écrit la résurgence des langues régionales. Le corse est régulièrement pris pour tête de Turc. Aux gémonies ce qui pour Blanquer s’apparente à quelque patois suranné et dans son esprit inutile. Pis encore, fomentant une atteinte à l’unicité de la voix et de la plume du pays. Une sorte de cinquième colonne orale et épistolaire diffusant le danger. N’en jetez plus la cour est pleine de ces assertions fallacieuses confinant au mensonge. Et n’ayant plus comme adeptes qu’un dernier carré aux idées politiques réactionnaires, puisées dans une période où la trilogie Liberté, Égalité, Fraternité fut remplacée par le sombre « Travail, famille, patrie ».

Que ce genre d’hostilité puisse alimenter des discussions du café commerce peut se concevoir. Mais qu’elle imprègne à ce niveau un personnage supposé être habité de réflexion et d’esprit critique laisse pantois. Sans doute est-il un exemple vivant illustré par une lettre de Gargantua à Pantagruel : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. »

Convictions aléatoires

Certes Blanquer n’a aucune parenté, fut-elle éloignée, avec la perception intellectuelle et morale d’un Rabelais. Pour autant, il était permis de croire qu’il aurait un certain sens critique, pour ne pas dire la retenue qui sied dans l’aréopage de ceux qui sont sensés faire des offres propices à la réflexion et au débat. Que l’impétrant alimente un front du refus linguistique au nom du concept républicain, qu’il affirme porter en bandoulière, peut être recevable. À condition qu’une telle adhésion ne fluctue pas au gré des circonstances. Est-ce le cas ? D’aucuns en doutent fortement. Arrivé aux responsabilités ministérielles, l’ancien élève de l’école Stanislas initia la création du syndicat « Avenir lycéen » dévolu à soutenir sa réforme du baccalauréat. Une subvention de soixante-cinq mille euros lui fut allouée dont une bonne partie pour le congrès fondateur. Il faut dire que le bienfaiteur financier n’était pas trop regardant sur l’utilisation des deniers publics. À telle enseigne que deux responsables du syndicat maison dilapidèrent rapidement le pécule en agapes dans des restaurants gastronomiques, des hôtels cinq étoiles, achats de montres connectées. Quant au congrès fondateur, il ne vit jamais le jour. Cette affaire fit grand bruit dans les allées du pouvoir. Elle irrita, dit-on, jusqu’au sommet de l’État qui se porta partie civile et demanda le remboursement des sommes. Des députés réclamèrent une commission d’enquête parlementaire, tandis que le bras droit de Blanquer était dans la tourmente.

Zones d’ombre

Sans remuer le couteau dans la plaie, nul n’a oublié que c’est depuis Ibiza, où il était en vacances, que Blanquer annonça le panel de mesures sanitaires applicables dans les établissements. Une communication sous des cieux de farniente, alors que le personnel enseignant se trouvait épuisé par la pandémie. Selon le célèbre mot de Talleyrand, pire qu’une faute, il s’agissait d’une erreur. D’autant qu’à trois mois de la présidentielle, une telle intervention depuis une terre lointaine fit maugréer au sein de l’opinion publique. Lors de la séance des questions au gouvernement, Blanquer avait perdu sa superbe et son assurance. Penaud, couvrant les appels à la démission, il regrettait la symbolique, tout en accompagnant son mea culpa du droit qu’il avait de prendre des vacances. Mais son attitude, à tout le moins désinvolte, le fit chuter de son piédestal où l’avait placé Emmanuel Macron. Les allées élyséennes bruissaient de sa disgrâce. Et tel de souffler : « Le bon élève du gouvernement devient le vilain petit canard. » Au piquet. Magnanimes, les Corses n’optèrent pas pour le bonnet d’âne.

Mais cette fois, en ce qui nous concerne la coupe est pleine. U troppu stroppia, comme ne le dirait sans doute pas l’ancien ministre.

Souviens-toi de Molac

Les échos des récriminations sont-ils parvenus à ses oreilles après sa nouvelle attaque frontale ? Il y a bien évidemment les associations militantes du bilinguisme. Elles se sentent légitimement agressées par des propos qui assaillent l’entendement. On le serait à moins en entendant les diatribes telles« le système immersif est illégal et anticonstitutionnel ». Ou encore « de ferments de séparatisme au sein même du système éducatif ». Et cerise sur le gâteau : « On voit des élèves chargés de dénoncer celui d’entre eux qui parlerait français pendant la récréation. »

Triste argumentaire. Pauvre dialectique. Phraséologie ridicule. Et en corollaire, oubli volontaire de la loi Molac. Publiée voilà cinq ans, elle protège et promeut les langues régionales dans trois domaines : le patrimoine, les services publics et l’enseignement. À cet égard, le législateur stipule de « généraliser les langues régionales comme matière facultative dans le cadre normal de l’horaire normal d’enseignement, de la maternelle au lycée ». Et détail d’importance : « sur le modèle développé en Corse depuis vingt ans ». De là à dire que la langue du détracteur a fourché relève de l’évidence. Et sans insister davantage, nous ne résistons pas à l’envie de le qualifier en marge de la loi, que tout bon républicain dont il se targue d’être doit respecter.

Castex au rencard

Cela n’a bien évidemment pas échappé à divers défenseurs de l’immersion linguistique. Surtout pas au réseau Eskolim qui rappelle que « Jean-Michel Blanquer remet en cause la circulaire Castex qu’il a lui-même mis en œuvre. » Comprenne qui pourra. Avoir des convictions pétries de sincérité peut prêter à confrontation, même si elles sont erronées. Mais en l’espèce avancer des contre-vérités pour alimenter sa thèse. Et fouler aux pieds les décisions législatives est aux lisières de l’inconcevable. Tout comme mettre sous le boisseau les orientations du chef d’un gouvernement auxquelles on a participé et que l’on accepta et appliqua sans rechigner témoigne sans conteste d’une certaine duperie. Et la prédominance d’une velléité carriériste au détriment de convictions, si tant est qu’elles aient été prégnantes. Charles Pasqua avait en son temps annoncé avec son inimitable faconde « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne. » Le contempteur opta pour la première attitude, afin de préserver son maroquin, mais profita de sa récréation forcée pour se rappeler à notre souvenir. Les mauvaises langues diront que ce retour médiatique correspond avec la promotion de son dernier livre. À moins que le retour à l’anonymat, mal vécu, ne l’ait conduit à attirer le halo médiatique qui lui manquait tant. Il eut pu choisir un autre combat, plus noble et moins biaisé. La situation actuelle n’en est nullement avare. Il opta de remettre au goût du jour son antienne, vérifiant à ses dépens l’adage que « le silence vaut mieux que s’illustrer dans des causes insoutenables ».

Manifeste socioprofessionnel

À l’évidence, rares ceux qui, ici et ailleurs, passeront leurs vacances scolaires avec l’ancien ministre. Chez nous, la riposte transcende la sphère éducative et politique pour irriguer la société. Ainsi de nombreux chefs d’entreprises apportèrent d’emblée leur soutien plein et entier à Scola Corsa. Le monde économique monta au créneau et un manifeste fut signé. Il affirme « Nous soutenons avec force notre soutien moral et financier à l’enseignement immersif porté par Scola Corsa seule initiative de ce type depuis longtemps. Nous croyons que cette démarche est structurante pour l’ensemble de notre société. Elle prépare une génération ouverte, enracinée, plurilingue et confiante. » Et le texte de rassembler l’impression générale d’une communauté dans une analyse unissant réalités et perspectives. « La langue corse ne se transmet plus naturellement dans les familles. L’enseignement entièrement immersif constitue l’unique levier efficace pour redonner vie à la langue. »

Réelle demande

Des socioprofessionnels aux représentants de structures militantes, l’union est sans failles et la révolte unanime. Sans en reproduire la longue liste, citons pour fixer les esprits, s’il en était encore besoin, celle de Ghjiseppu Turchini. Le président national du réseau d’écoles associatives affirme sans ambages avoir été choqué par les propos outranciers. Refusant toutefois de se draper dans des polémiques stériles, il rappelle à toute fin utile que « le réseau scolaire associatif immersif ne s’oppose à aucun autre modèle, mais formule une offre différente sans cesse plus plébiscitée ». En clair et sans que nul décemment ne puisse s’inscrire en faux, il s’agit de ce qui se veut peu ou prou un service public, « répondant à un besoin sociétal et culturel évident ».

Ces quelques digressions et commentaires témoignent dans une limpide clarté que l’exclusion que décèlent Blanquer et d’autres n’est que chimère ne résistant pas à l’évidence. À l’inverse, la doctrine se fonde sur une complémentarité linguistique qui loin d’être un ukase et autre interdit fait palpiter la formule stipulant que toute différence enrichit. Cela vaut pour la Corse mais aussi pour les Occitans, Bretons, Basques, Catalans, Alsaciens. Bref, toutes les régions aux identités ancrées dans leurs histoires qu’ils veulent préserver. Et qui rejettent avec cette justesse, qu’anime une force tranquille, la maxime voulant qu’« il n’est bon bec que de Paris ».

Cio che no simu

Finalement, la philippique Blanquer aura eu le mérite de ressouder une communauté insulaire sur l’importance de préserver a lingua nustrale, celle qui vient de loin et préserve un particularisme, sans ostracisme ni rejet. Un moyen d’être nous-mêmes tout simplement. E cusi sia.

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