De la Corse aux champs de bataille de Warhammer : l’aventure de FORG3D

Derrière les mangas, les jeux vidéo, les séries fantastiques et les univers héroïques qui fascinent aujourd’hui des millions de passionnés, existe tout un écosystème créatif souvent méconnu. Illustrateurs, auteurs, concepteurs de jeux, sculpteurs numériques… autant de métiers qui nourrissent des mondes imaginaires devenus de véritables marchés. En Corse, Guillaume Figlie a trouvé sa place dans cet univers. Depuis son atelier équipé d’une vingtaine d’imprimantes 3D, ce sapeur-pompier de profession fabrique des milliers de figurines destinées aux joueurs de Warhammer, le plus célèbre jeu de stratégie fantastique au monde. Une activité née d’une passion d’adolescent et devenue une entreprise qui se développe bien au-delà de l’île.

Par Anne-catherine Mendez

Le ronronnement des imprimantes remplit l’atelier. Sur les plateaux de fabrication apparaissent lentement des chevaliers caparaçonnés, des cavaliers lancés au galop, des archers elfes ou encore des créatures fantastiques surgies d’un autre âge, celui du médiéval fantastique. À première vue, on pourrait croire à un décor de cinéma ou à l’atelier d’un maquettiste. Pourtant, derrière ces silhouettes miniatures se cache une véritable entreprise, installée en Corse et tournée vers un marché national. À la tête de FORG3D, Guillaume Figlie observe avec attention le travail de ses machines. Sapeur-pompier dans la vie quotidienne, il mène depuis plusieurs années une seconde carrière, celle d’entrepreneur spécialisé dans l’impression 3D de figurines destinées à l’univers de Warhammer. « Je joue à ce jeu depuis l’âge de douze ans », explique-t-il avec le sourire. Une passion ancienne qui, contre toute attente, est devenue un projet économique à part entière.

Warhammer, un phénomène mondial

Pour beaucoup, le nom de Warhammer reste mystérieux. Pourtant, cet univers créé au Royaume-Uni dans les années 1980 est aujourd’hui l’une des références mondiales du jeu de figurines. Le principe est simple. Chaque joueur constitue une armée composée de dizaines, parfois de centaines de personnages miniatures représentant des peuples imaginaires : chevaliers, elfes, nains, orques, monstres ou magiciens. Une fois peintes et assemblées, ces armées s’affrontent lors de parties qui mêlent stratégie, tactique et hasard. À mi-chemin entre le jeu de rôle, les échecs et les grandes batailles historiques miniatures, Warhammer s’est progressivement imposé comme un véritable phénomène culturel. L’univers a largement dépassé le cadre du jeu. Romans, bandes dessinées, jeux vidéo, animations et produits dérivés ont contribué à bâtir une communauté mondiale de passionnés. « Beaucoup de gens découvrent aujourd’hui cet univers à travers les jeux vidéo ou les réseaux sociaux, mais cela fait plus de quarante ans qu’il existe », rappelle Guillaume. Comme les mangas ou les grandes sagas fantastiques, Warhammer s’appuie sur un imaginaire riche et foisonnant qui continue de séduire de nouvelles générations.

Quand les geeks deviennent entrepreneurs

Lorsque Guillaume découvre Warhammer à la fin des années 1990, il est encore collégien. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il se passionne pour les univers fantastiques, les jeux vidéo et les récits héroïques. Les années passent mais la passion demeure.

« Je joue encore aujourd’hui avec certains amis que je fréquentais déjà à l’époque », raconte-t-il. En 2017, un autre centre d’intérêt va bouleverser son parcours : l’impression 3D. Fasciné par les nouvelles technologies, il découvre les possibilités offertes par les premières machines capables de produire des objets avec un niveau de détail impressionnant. Le rapprochement avec Warhammer est immédiat. « Quand j’ai vu ce que ces imprimantes étaient capables de faire, j’ai tout de suite pensé aux figurines. » À l’époque, l’impression 3D reste encore marginale. Pourtant, Guillaume comprend rapidement qu’elle peut permettre de proposer une alternative aux modèles commercialisés par Games Workshop, l’entreprise britannique à l’origine de Warhammer. L’idée n’est pas de concurrencer frontalement le géant anglais mais d’offrir davantage de diversité à une communauté toujours à la recherche de nouvelles créations.

Derrière chaque figurine, des artistes du numérique

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, Guillaume ne dessine pas lui-même les figurines qu’il produit. Derrière chaque chevalier, chaque mage ou chaque créature fantastique se cache le travail d’artistes spécialisés dans la sculpture numérique 3D. Ces créateurs vivent aux quatre coins du monde. Leur métier consiste à imaginer et concevoir de nouveaux personnages grâce à des logiciels de modélisation extrêmement sophistiqués. Armures, boucliers, montures, armes, visages ou détails des costumes : tout est sculpté virtuellement avant d’être transformé en fichier numérique. « Moi, je suis fabricant. Les artistes créent les modèles et je travaille avec eux grâce à des partenariats commerciaux », explique Guillaume. Chaque mois, ces sculpteurs alimentent son catalogue avec de nouvelles références. FORG3D compte aujourd’hui plus de deux mille modèles différents. Un fonctionnement qui rappelle celui de la bande dessinée ou du manga : d’un côté des créateurs qui imaginent les univers, de l’autre des professionnels chargés de leur diffusion auprès du public. Sauf qu’ici, les œuvres ne sont pas imprimées sur papier mais prennent la forme d’objets physiques.

Une activité qui tourne jour et nuit

Dans l’atelier, vingt machines fonctionnent régulièrement. Quinze imprimantes à résine produisent les figurines les plus détaillées. Cinq autres, utilisant la technologie du filament, servent à fabriquer des accessoires complémentaires : socles, éléments de décor ou boîtes de transport. La production ne s’arrête quasiment jamais. Les machines tournent souvent toute la nuit. Le matin est consacré au nettoyage, au contrôle qualité et aux opérations de finition. Les figurines sont ensuite préparées pour l’expédition. Certaines mesurent seulement quelques centimètres, mais leur niveau de détail impressionne. Casques, épées, plis des vêtements ou expressions des visages apparaissent avec une précision remarquable. Une fois reçues, les figurines sont peintes par les joueurs eux-mêmes. Car dans cet univers, le plaisir ne se limite pas à la partie. Monter, peindre et personnaliser son armée fait pleinement partie de l’expérience. Certains amateurs passent des dizaines d’heures sur une seule pièce.

Une communauté bien réelle

À l’heure où les écrans occupent une place centrale dans les loisirs, Warhammer apparaît presque comme une exception. Les parties se jouent physiquement. Autour d’une table. Entre amis. Souvent pendant plusieurs heures.

« On se retrouve, on mange ensemble, on joue, on discute. C’est extrêmement convivial », explique Guillaume. Une partie peut durer entre cinq et six heures. Les joueurs organisent régulièrement des rencontres et certains participent à des tournois. Cette dimension sociale contribue largement à expliquer la longévité du phénomène. Et contrairement aux idées reçues, la clientèle n’est pas composée principalement d’adolescents. La majorité des joueurs ont plus de quarante ans. « Ce sont souvent des gens qui pratiquaient déjà ce hobby lorsqu’ils étaient jeunes. Aujourd’hui, ils ont davantage de moyens et peuvent consacrer du temps à leur passion. » Une évolution qui accompagne l’essor général de la culture geek, devenue au fil des années un véritable phénomène de société.

Une entreprise corse tournée vers toute la France

Si la communauté reste relativement discrète en Corse, FORG3D a su conquérir un marché bien plus vaste. L’essentiel de la clientèle se situe partout en France et en Europe. Plusieurs centaines de colis quittent ainsi chaque mois l’île pour rejoindre des passionnés répartis sur tout le pays. « Mais les principales commandes proviennent des territoires qui abritent les plus fortes communautés de joueurs, en particulier l’Île-de-France, le Grand Est et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur », précise Guillaume. La croissance est telle que les délais de fabrication atteignent parfois plusieurs semaines. L’entreprise emploie aujourd’hui une salariée à temps plein et s’appuie sur plusieurs collaborateurs extérieurs. Pour développer sa notoriété, Guillaume collabore également avec des créateurs de contenu spécialisés et plusieurs youtubeurs influents qui présentent régulièrement ses productions à leurs communautés. Une visibilité essentielle dans un secteur où la recommandation et la confiance jouent un rôle majeur.

L’imaginaire comme moteur économique

L’histoire de FORG3D raconte finalement bien plus qu’une réussite entrepreneuriale. Elle illustre la manière dont les nouvelles technologies transforment les industries culturelles et créatives. Comme les auteurs de mangas, les illustrateurs, les développeurs de jeux vidéo ou les créateurs de contenus, Guillaume Figlie évolue dans une économie fondée sur l’imaginaire. Une économie souvent invisible mais qui génère aujourd’hui des milliards d’euros à travers le monde. Dans son atelier corse, pendant que les imprimantes poursuivent leur travail couche après couche, les mondes fantastiques continuent ainsi de prendre forme. Et chaque nuit, des centaines de chevaliers, d’elfes ou de guerriers miniatures quittent virtuellement les royaumes de la fantasy pour rejoindre les tables de jeu de passionnés partout en France. Dans un monde saturé d’informations, d’injonctions et d’incertitudes, ces univers imaginaires offrent aussi une parenthèse. Le temps d’une partie, les préoccupations du quotidien s’effacent derrière les stratégies militaires, les royaumes fantastiques et les aventures épiques. Une forme d’évasion qui explique sans doute en partie la fidélité de communautés présentes depuis plusieurs décennies. La preuve qu’une passion née dans une chambre d’adolescent peut devenir, une entreprise innovante solidement ancrée en Corse et connectée au reste du monde.

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