Il N’Y A PLUS DE JUSTICE

« Il n’y a plus de justice », ce sentiment a été partagé à toutes les époques, a constamment nourri tous les populismes. Il redouble aujourd’hui face à la répétition de viols et de meurtres d’enfants et à une impuissance judiciaire plus que surprenante.

Par Michel Barat, ancien recteur de l’Académie de Corse

Mais on confond trop facilement la justice comme vertu et la justice comme institution. En un mot l’idée de justice semble être trahie par son institution. Il est vrai que quand on parle de justice on a tendance à penser à la morale. L’institution judiciaire prend ses décisions en droit, en les amendant en équité et en opportunité du moins en matière pénale. Il faut préciser que les juridictions administratives ne décident qu’en droit pur. Le champ du droit est celui de la loi. Quand classiquement on dit que la justice est rendue au nom du peuple français, on ne fait que constater qu’elle est dite selon la loi émise par le législateur c’est-à-dire les représentants élus du peuple souverain. Contrairement à ce qu’on dit par habitude, il n’y a pas trois pouvoirs mais deux plus une autorité : le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et l’autorité judiciaire qui, en démocratie, demeurent rigoureusement séparés. La loi du législateur n’est pas une loi morale : le droit à l’avortement ne décide en rien de savoir s’il est moral ou immoral, la laïcité interdit tout signe ostentatoire religieux dans les lieux où s’exerce l’autorité publique, elle ne dit rien sur les religions pas plus que sur l’athéisme. C’est bien ainsi car on ne partage pas tous le même système de valeurs morales. Chacun sans doute pense se conformer à la loi naturelle que chacun entend différemment, mais tous se doivent d’obéir aux lois positives de son pays. Les lois positives sont neutres moralement mais l’action de la justice quant à elle peut être morale ou immorale.

Vindicte médiatique

Blaise Pascal fait un constat lucide : « Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste » (Pensées 103, édition Lafuma). Pourtant le droit est censé remplacer la force, mais dans sa pratique il consacre souvent la force, celle des puissants ou celle de l’opinion. Il est plus difficile pour la justice de ne pas prêter oreille à l’opinion, aux médias, aux réseaux sociaux qu’au pouvoir politique. Bien souvent quand un homme politique est soumis à une vindicte médiatique, cela se transforme en condamnation judiciaire. Freund voulait démontrer qu’il n’y a pas d’essence du droit mais que de la politique. Aujourd’hui, il serait contraint de constater toujours qu’il n’y a pas d’essence du droit mais de l’opinion publique. La dictature de l’opinion par la dictature médiatique dicte son verdict avant le tribunal. La multiplication des réseaux sociaux institue un nouveau lynchage. Elle fait grossir la rumeur et en revanche fait taire d’authentiques victimes. Dans ce brouhaha rendre justice et surtout protéger les plus vulnérables devient une mission très difficile. Tant que le scandale public n’éclate pas il n’y a pas d’affaire. Quand il éclate, il est trop tard des enfants sont morts.

« Livré aux chiens »

La magistrature a raison de défendre son indépendance. Heureusement elle a cessé d’être docile au pouvoir politique, au point qu’il devient sa cible préférée à cause du retentissement médiatique. Lors des obsèques de Pierre Bérégovoy, François Mitterrand le 4 mai 1993 prononça un discours où il déclarait : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie » puis il ajoute : « un homme a été livré à la vindicte, à la force injuste de la loi, à ceux qui cherchent l’honneur de détruire plutôt que de comprendre ».

Serment à Pétain

Si la magistrature n’a pas à prêter un serment de fidélité au pouvoir politique comme elle le fit à Pétain en 1941 à l’exception d’un seul, Paul Didier, elle n’a pas non plus, pour peut-être refouler son passé, à contracter ou pactiser avec le pouvoir médiatique. La scène médiatique n’est pas le prétoire mais le prétoire n’est pas une scène médiatique.

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