Corse L’île aux mangas

Longtemps considéré comme un divertissement venu d’ailleurs, le manga parle désormais corse. Avec l’apparition de nouveaux auteurs insulaires, ce format né au Japon devient un terrain d’expression original pour raconter des univers de science-fiction, revisiter les mythes de l’île ou interroger la société contemporaine. Rencontre croisée avec deux figures émergentes : Jean-Laurent Marcia et Ghjuvà Lucchinacci.
Par Caroline Ettori
La scène est encore discrète, mais elle témoigne d’une véritable évolution culturelle. En Corse, de jeunes auteurs s’emparent des codes du manga pour raconter leurs propres histoires. Loin d’une pâle imitation des modèles japonais, ils façonnent des univers singuliers, nourris de leurs références, de leur imaginaire et parfois même de leur insularité.
Parmi eux, Jean-Laurent Marcia, auteur de Last Bloom, la dernière floraison, et Ghjuvà Lucchinacci, créateur de Sognus Mortalis. Tous deux ont grandi avec les programmes du « Club Dorothée », les aventures des « Chevaliers du Zodiaque » ou de « Dragon Ball ». Ils sont les représentants d’une génération qui a vu le manga passer du statut de passion marginale à celui de phénomène culturel majeur. « Dans une classe de trente élèves, il y en avait trois qui lisaient des mangas, se souvient Ghjuvà Lucchinacci. Aujourd’hui, c’est presque l’inverse. »
Les chiffres confirment cette révolution culturelle. La France est devenue le deuxième marché mondial du manga derrière le Japon. En 2024, 35,9 millions d’exemplaires se sont vendus sur le territoire pour un chiffre d’affaires estimé à 309 millions d’euros. Et sans surprise, la Corse n’a pas échappé à cette vague culturelle.
Deux auteurs, deux chemins
Si les deux artistes partagent la même passion pour le manga, leurs parcours diffèrent radicalement. Dessinateur professionnel reconnu à l’international, Jean-Laurent Marcia travaille notamment pour l’industrie américaine des comics en réalisant des couvertures pour différents éditeurs. Son entrée dans le manga est celle d’un passionné de grands univers de fiction.
« J’aime les histoires vastes, les monstres, les personnages complexes, les mondes à explorer », explique-t-il. Le manga offre une liberté incroyable pour développer ce type de récits. »
Son œuvre, Last Bloom, plonge le lecteur dans un univers de science-fiction où s’opposent deux mondes. L’histoire se situe sur une Terre ravagée où seuls quelques privilégiés ont rejoint une Couronne orbitale d’où ils dirigent et asservissent les classes les plus précaires, réfugiées sous la croûte terrestre. Les tensions sont nombreuses et la révolte gronde dans ces zones Intraterres où les populations vivent entassées et n’ont d’autres fonctions que préserver les ressources de la Couronne. Last Bloom en tant que manga indépendant est né de l’envie de raconter une histoire où la technologie, le progrès et les dérives humaines rencontrent la force spirituelle de la nature. Un récit nourri par son goût du space opera, des grandes sagas futuristes et des questionnements sociaux.
À l’inverse, Ghjuvà Lucchinacci est venu au manga par l’histoire qu’il souhaitait raconter. Graphiste, créateur dans le domaine du jeu vidéo et musicien, il n’avait pas initialement l’ambition de produire un manga. « Je ne suis pas parti du manga. Je suis parti d’un récit. Ensuite je me suis demandé quel était le meilleur format pour le raconter. »
La réponse sera Sognus Mortalis où une jeune femme enquête sur la mort de sa sœur jumelle et découvre l’existence d’individus capables de tuer dans les rêves. Héritière malgré elle d’un ancien pouvoir, Maria se retrouve au cœur d’une guerre invisible entre clans rivaux, où chaque nuit peut être la dernière. Masques rituels, symboles oubliés, forces obscures… tout converge vers un objectif mystérieux que tous les Mazzeri convoitent : la « Sortie ».
Une Corse réinventée
Le plus fascinant dans leurs démarches réside sans doute dans la manière dont chacun intègre la Corse à son univers.
Chez Jean-Laurent Marcia, l’île apparaît à travers les paysages, les caractères et les sensibilités. Les décors corses deviennent une source d’inspiration graphique. « Nous avons une richesse incroyable. On peut passer de la mer à la montagne en quelques minutes. Cela apporte énormément visuellement. »
L’auteur voit même dans cette identité méditerranéenne un atout potentiel pour l’exportation. « Les lecteurs japonais, rappelle-t-il, nourrissent une certaine fascination pour la Corse, notamment à travers la figure de Napoléon. »
Chez Ghjuvà Lucchinacci, l’approche est plus frontale. Son récit se déroule dans une Corse alternative, issue d’une uchronie. Il imagine un monde où Pascal Paoli aurait remporté la bataille de Ponte Novu. « Je voulais éviter de me confronter directement à une vision figée de la Corse. Il fallait s’affranchir des règles alors j’ai créé une Corse fantasmée où toutes les vérités sont possibles. » L’auteur construit alors une société qui lui permet d’explorer librement les thèmes du pouvoir, de l’identité et de la transmission.
La langue comme terrain d’expérimentation
L’une des originalités de Sognus Mortalis réside dans son dispositif narratif bilingue. L’ouvrage peut se lire dans les deux sens. D’un côté en français, de l’autre en langue corse. Mais il ne s’agit pas d’une simple traduction. Chaque version apporte des nuances différentes. Les personnages changent de point de vue, certains détails évoluent, les dialogues prennent une coloration particulière selon la langue utilisée. Pour Ghjuvà Lucchinacci, le bilinguisme ne constitue pas un simple habillage culturel mais un véritable outil narratif. « Je ne voulais pas subir la traduction. Je voulais qu’elle participe à l’histoire. »
Jean-Laurent Marcia partage cette envie de voir un jour son œuvre traduite en corse. Un projet qui se heurte encore aux contraintes économiques de l’édition, mais qui reste un objectif important. Car derrière la question linguistique se joue aussi celle de la transmission culturelle et de la place de la création contemporaine dans la langue corse.
Plus qu’un divertissement
Les deux auteurs revendiquent également une dimension réflexive dans leurs œuvres. Sous ses airs de récit futuriste, Last Bloom interroge les fractures sociales, les inégalités et les tensions qui traversent nos sociétés contemporaines. « À travers le ludique, on peut apporter des solutions, montrer différentes facettes de la vie », estime Jean-Laurent Marcia. Une ambition qui rejoint celle du manga japonais classique, souvent porteur de valeurs fortes : courage, solidarité, persévérance ou dépassement de soi.
De son côté, Ghjuvà Lucchinacci cherche à déstabiliser les certitudes du lecteur. « Je présente l’histoire comme un polar mystique, mais le but est qu’à la fin le lecteur remette en question les notions de bien et de mal. »
Les deux créateurs refusent ainsi toute vision manichéenne du monde. Leurs personnages sont complexes, traversés par des contradictions, des émotions et des dilemmes.
Trois ans de travail pour un rêve
Créer un manga reste une aventure exigeante. Pour réaliser Sognus Mortalis, Ghjuvà a consacré plus de trois années à son projet. Trois ans de dessin, de découpage, de réécriture et d’expérimentations techniques. Cet artiste visuel a mobilisé différents outils numériques, de la modélisation 3D à l’intelligence artificielle, tout en conservant une forte intervention manuelle dans le processus créatif. « Plus on se rapproche de la fin, plus on a l’impression qu’elle s’éloigne, avoue-t-il en souriant. Mais chaque matin, je recommençais. Je n’ai pas mis que ma patience à l’épreuve, je devais aussi répondre à mon éditeur. Il a été courageux parce qu’il m’a fait confiance, il n’a rien vu avant la fin. »
Jean-Laurent Marcia insiste également sur cette relation auteur-éditeur, reconnaissant l’importance de son équipe éditoriale qui lui laisse une grande liberté sans jamais renoncer à la qualité. « Ça me permet de faire de plus en plus de belles choses, d’aller plus loin à chaque fois, de me remettre en question aussi. C’est essentiel pour ma créativité. »
La naissance d’une scène
Au-delà de leurs œuvres respectives, les deux auteurs semblent conscients de participer à quelque chose de plus grand : l’émergence d’un mouvement.
La Corse possède déjà une riche tradition littéraire, musicale et graphique. Le manga pourrait devenir une nouvelle voie d’expression pour les jeunes créateurs de l’île. Ghjuvà Lucchinacci rêve déjà d’une génération d’auteurs capables de se fédérer, d’échanger et de construire une véritable scène locale. « Nous sommes peut-être les premiers, mais j’espère qu’il y en aura un troisième, puis un quatrième. »
Une ambition partagée par Jean-Laurent Marcia, qui souhaite voir réapparaître à travers ces récits certaines valeurs qu’il juge fondamentales : l’entraide, la solidarité, le respect ou le sens du collectif.
Car derrière les combats, les rêves, les univers fantastiques ou les voyages interstellaires, leurs mangas racontent finalement la même chose : une île qui continue d’inventer de nouvelles façons de se raconter.
Sognus Mortalis de Ghjuvà Lucchinacci chez Parti des Oiseaux.
Last Bloom – La dernière floraison de Jean-Laurent Marcia chez Kuma Éditions


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