Benjamin Valenza – L’art en partage

Entre Marseille, Lausanne et le Valinco, Benjamin Valenza a construit un parcours singulier, loin des trajectoires toutes tracées. Artiste plasticien reconnu sur la scène contemporaine internationale, il est aujourd’hui installé à Fozzano avec son épouse, l’artiste Emmanuelle Lainé. Un retour aux sources qui n’a rien d’un repli. Bien au contraire. Chez lui, la Corse devient un laboratoire de création ouvert sur la Méditerranée.

Par Karine Casalta

Rien ne destinait pourtant Benjamin Valenza à faire une carrière dans l’art contemporain. Né à Marseille en 1980 dans une famille corso-marseillaise, il a grandi dans un univers où la curiosité était certes encouragée, mais sans modèle artistique à suivre. « Je n’ai pas grandi dans une famille d’artistes. Il n’y avait personne dans mon cercle familial proche pour me donner la main de côté-là, mais mes parents m’ont toujours encouragé à développer ma curiosité. Ils m’ont depuis tout jeune emmené voir des expositions et découvrir des formes d’expression artistique assez classiques. Mon père artisan était surtout intéressé par ce qu’on pouvait voir dans les musées, les églises… et ma mère, qui écrit elle-même de la poésie, était plus sensible aux arts vivants, la musique, le théâtre, la poésie. »

Le choc de l’art contemporain

Ce n’est qu’à l’adolescence, dans les années 1990, que sa rencontre avec l’art contemporain aura lieu. Les musées de Marseille sont alors dirigés par Bernard Blistène, futur grand directeur du Centre Pompidou, et la ville connaît à ce moment-là une réelle effervescence culturelle. Grâce aux institutions publiques Benjamin Valenza découvre ainsi des œuvres, des performances et des formes artistiques radicalement différentes de ce qu’il connaissait jusqu’alors. « J’ai eu ce qu’on pourrait appeler des chocs esthétiques. Je me suis retrouvé face à des objets qui ne faisaient pas partie de mon univers familial et que je ne comprenais pas. Je ne savais pas ce qu’ils racontaient. Et, je me suis interrogé sur ces objets-là… » Il l’ignore encore, mais cette interrogation deviendra plus tard un fil rouge dans son parcours artistique.

Inscrit par la suite en histoire de l’art à Aix-en-Provence, il nourrit son intérêt pour la culture en fréquentant les grands rendez-vous artistiques de la région, tels que les Rencontres de la photographie d’Arles ou le Festival d’Avignon ; il tisse également des liens d’amitié dans le milieu de la danse contemporaine, notamment autour du Ballet Preljocaj, installé dans la ville. Et si cet univers artistique l’interpelle et l’attire, il n’envisage pourtant pas encore de l’intégrer. « J’avais une vision très romantique et très faussée de ce que pouvait être réellement la vie d’un artiste, puisqu’il n’y en avait pas dans ma famille. Je pensais qu’il fallait absolument avoir un “vrai” métier ! Donc ensuite je suis parti à Paris pour faire une école de photographie et apprendre un métier. C’est ainsi qu’à Paris, j’ai rencontré de nouveaux amis et découvert d’autres horizons. »

Le goût du travail collectif

Une rencontre notamment, avec un groupe d’enseignants de l’École Cantonale d’Art de Lausanne, à l’occasion d’un vernissage au centre culturel suisse, va bientôt le conduire à intégrer cette haute école d’art et de design. « Je me suis retrouvé là-bas, dans des conditions assez incroyables en termes d’enseignement, avec des moyens matériels et un nombre d’enseignants assez impressionnant, c’était vraiment le rêve ! » Ainsi,durant quelques années il parfait à Lausanne son diplôme de photographie avant de partir travailler à Londres, où il collabore durant quelques mois à la publication culturelle Tank magazine. Mais bientôt l’envie de créer va se rappeler à lui, le poussant à revenir à Lausanne pour valider un diplôme en art visuels et s’investir pleinement dans la création. « Là, j’ai vraiment sauté le pas. » La Suisse devient alors un terrain d’expérimentation décisif. En 2006, il fonde avec plusieurs amis l’espace indépendant « 1m3 » à Lausanne. Pendant près de huit ans, ce lieu, visant à offrir à des artistes jeunes et moins jeunes de confronter leurs idées et leurs pratiques et partager avec le public, accueillera artistes, expositions et projets collectifs. « On avait cette volonté de faire quelque chose pour les jeunes artistes, comme nous l’avions nous-mêmes vécu. C’est une belle aventure qui a été formatrice et fondatrice, et qui m’a donné le goût de la gestion de projets culturels et du travail en collectif. Je crois vraiment beaucoup à ces formes collectives de transmission. » Une dimension collective qui irrigue encore sa pratique aujourd’hui. « L’art contemporain peut parfois sembler difficile d’accès ; quand on n’a pas les codes, on ne comprend pas. Il faut créer des occasions pour favoriser les rencontres et les échanges. » Car Benjamin Valenza n’envisage jamais l’art comme un domaine réservé à quelques initiés. Bien au contraire. « La création artistique est traversée par beaucoup d’influences extérieures. Elle est beaucoup plus proche de nous qu’on ne le croit. »

Une expression artistique protéiforme

Sa pratique en témoigne : sculpture, photographie, écriture, performance, vidéo, installation… Chez lui les différentes formes d’expressions se croisent et dialoguent. « J’ai commencé par étudier la sculpture parce que j’avais besoin de toucher les choses. Puis je me suis interrogé sur la vie des objets : où vont-ils ? Comment circulent-ils ? Pourquoi les produit-on ? » Et peu à peu, ces objets deviennent des outils de réflexion sur notre rapport au monde. L’archéologie, qu’il a étudiée un temps, continue notamment d’habiter son imaginaire. Son œuvre, qui s’applique à explorer les liens entre objets, récits et usages sociaux, naît de ces questionnements. « J’ai donc commencé à m’interroger sur la réalité matérielle dans le monde. » À cette recherche s’ajoute souvent l’écriture :« J’avais besoin de mettre du sens, de l’écrit autour de ça. Et en même temps, je ne me sentais pas légitime pour écrire de la théorie d’art. J’ai plutôt préféré des formes poétiques, la poésie me semblait être un peu un refuge. Et donc, j’ai commencé à faire ça de manière très sérieuse, c’est-à-dire faire des sculptures et puis des poèmes à côté, et puis essayer de lier les deux, en essayant d’expliquer un petit peu aux gens (…) Puis j’ai commencé à imaginer des performances, peut-être qui étaient inspirées de ces choses-là. Avec mes amis, je me suis mis à imaginer, en 2010 des formes de diffusion indépendantes sur le web, de performances en direct pour d’autres ou pour moi, présentées parfois dans des institutions un peu partout dans le monde. Et donc, j’ai commencé à faire de la production de projets pour d’autres artistes, et j’ai continué à faire ça. Et puis, à un moment donné, je me suis dit que j’allais un peu me concentrer sur ce qui se passait chez moi… »

L’art comme espace de circulation

Tout au long d’un parcours international qui l’a mené du Palais de Tokyo aux scènes artistiques de Londres, Bruxelles, Rome et Genève, Benjamin Valenza est ainsi resté fidèle à cette intuition fondatrice : une œuvre n’existe jamais seule. Elle est un point de convergence, un espace de circulation où dialoguent les personnes, les histoires et les contextes qui la traversent.

Cette approche trouve un écho naturel dans son rapport à la Méditerranée, exacerbé aussi par sa propre histoire familiale qui prend racine dans l’île sicilienne de Pantelleria côté paternel, et s’ancre en Corse du côté maternel. « J’ai des souvenirs formidables d’avoir écouté mes grands-parents corses comme mes grands-parents siciliens raconter des histoires qui me semblaient invraisemblables. Cela a forgé mon goût pour la littérature et m’a construit. »Au fil des années, cette curiosité est devenue une véritable méthode de travail. « Quand il me manque un élément dans mon patrimoine culturel corse et que je le retrouve dans une île des Cyclades ou ailleurs en Méditerranée, cela me donne un axe de recherche. Je vais interroger les anciens, essayer de comprendre si cela existait ici, comment cela circulait. »Et de citer volontiers Edgar Morin, dont la pensée l’a profondément marqué. « La Méditerranée, pour lui, est un système. Et moi, je crois profondément à cela. Je crois aux échanges. Il se méfie en effet des identités figées. » Et de poursuivre : « Ce n’est pas que je ne crois pas dans le vernaculaire. Mais je pense que le patrimoine est quelque chose qui se construit par ce que l’on amène, ce que l’on rapporte, les circulations, les métissages, les transmissions. Et donc parfois, des choses qu’on pense profondément ancrées dans une culture… on les retrouve ailleurs. Je pense que les choses sont complexes et que c’est une grande aventure de se poser des questions sur notre histoire. »

Un territoire qui nourrit sa création autant que ses engagements

Cette réflexion prend une résonance particulière depuis son installation en Corse, à Fozzano avec son épouse, l’artiste Emmanuelle Lainé. Un choix de vie autant qu’un projet artistique. « Je ne pensais pas un jour revenir vivre en Corse », confie-t-il. « Mais la vie a fait que plein de grands sujets, qu’ils soient politiques, écologiques ou économiques, nous ont convaincus de venir nous installer ici. » Dans ce village de cinquante habitants au cœur du Valinco, il partage son temps entre création, recherche et projets artistiques. « En ce qui nous concerne, Emmanuelle et moi, nous sommes très créatifs à Fozanno, pas seulement sur des questions rurales, mais aussi sur des questions très contemporaines, sur la manière dont notre société avec les spécificités de la société corse évolue. » Nourrissant une réflexion profonde sur la mémoire, les territoires et les échanges culturels, tous deux développent ainsi actuellement une importante série photographique consacrée à la Corse contemporaine. Ils composent ainsi dans des ruines, des jardins ou des paysages du maquis, de vastes tableaux photographiques où dialoguent objets contemporains, sculptures, mémoire des lieux et récits du présent. « Nous n’avons pas envie de faire des choses folkloriques. Ce qui nous intéresse, c’est de parler de ce que signifie vivre en Corse aujourd’hui. » Leur méthode repose sur la rencontre. « Nous allons chez les gens. Nous discutons. Nous essayons de comprendre les lieux. Et peu à peu quelque chose se construit. » Impliqué dans la vie locale comme conseiller municipal, l’artiste réfléchit aussi à des projets culturels fondés sur ce patrimoine matériel et immatériel.

Susciter l’émotion

Au fond, ce qui intéresse Benjamin Valenza va au-delà de l’objet artistique, c’est ce qu’il produit chez ceux qui le rencontrent. Et de raconter l’émotion d’une visiteuse bouleversée devant une œuvre présentée récemment. « Quand on arrive à produire un objet qui déclenche cela chez quelqu’un, c’est formidable. Vous ressortez de l’atelier avec l’envie de faire dix œuvres de plus. »

Pour l’heure, il travaille aussi à plusieurs commandes publiques d’envergure, notamment pour une future gare du Grand Paris et pour un projet à Genève. L’artiste poursuit cette même quête : relier les histoires, faire dialoguer les territoires, révéler ce qui circule entre les êtres et les lieux.

À l’image de la Méditerranée qu’il porte en lui depuis toujours, Benjamin Valenza construit une œuvre de passages. Entre les disciplines, entre les mémoires, entre les rives. Une œuvre qui rappelle que l’identité n’est jamais une frontière, mais un mouvement.

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