Laetitia Cucchi passe le relais d’Inseme

Aider les malades. Leur offrir réconfort, matériel et moral. Les soulager lors des déplacements au sein d’hôpitaux continentaux. Noble initiative s’il en fut, qui la place au fronton de la solidarité. Davantage qu’un défi il s’agissait d’un enjeu aux atours d’altruisme que releva Laetitia Cucchi. En créant Inseme, elle se dressait contre un fatalisme ambiant, qui fondait dans un même creuset l’être frappé dans son corps par le destin et la contrainte des déplacements pour bénéficier des thérapies nécessaires. Une sorte de double peine, qui mêlaient fréquemment douleur physique et détresse psychologique liée à la solitude de l’éloignement. Ne pas subir. Se révolter non de manière stérile, mais en forgeant les armes de l’entraide. Celles qui mettent du baume au cœur des patients et leurs proches. Avec humilité, qui n’effaçait pas une volonté d’airain, Laetitia Cucchi tissa au fil des ans une toile d’entraide, qui capta l’adhésion individuelle et suscita la conscience collective insulaire. Il serait superfétatoire de verser dans l’énumération à la Prévert de la longue liste des réalisations factuelles ou structurelles.
L’imagination au pouvoir
Pourtant, afin de fixer les esprits, et en mesurer l’amplitude, rien de plus instructif que de s’en remémorer certaines. La participation à l’achat de billets d’avion. L’acquisition à Marseille et Nice de logements dévolus aux familles afin qu’elles soient proches de ceux qui sont cloués sur des lits de douleur. L’aménagement dans ces aéroports de salles aménagées, sortes de cocons protecteurs pour les patients à l’arrivée ou en attente de départ. Complétant cette vaste panoplie de mesures, se greffe et se superpose l’idée dite de l’arrondi. Dans maints commerces le ticket est augmenté au centime supérieur afin de faire un chiffre rond. Cela paraît anodin, mais selon le précepte des petits ruisseaux faisant une grande rivière cet argent abonde singulièrement le budget de l’association. Permettant ainsi d’accroître encore ses louables missions.
Que de chemin parcouru en dix-sept ans ! Il démontre mieux que toute digression qu’une gageure initiale peut devenir salutaire réalité lorsque la persévérance et l’opiniâtreté sont les compagnons de route d’une idée généreuse. N’en jetez plus la cour est pleine, pourrait dire Laetitia Cucchi qui mêle à souhait efficience et modestie. Nul goût effréné pour le halo de la médiatisation. Sauf lorsque il s’agissait de mettre en lumière Inseme, non pour ce qu’elle est mais surtout pour ce qu’elle peut sans cesse et toujours apporter à tous ceux qui aspirent à retrouver une santé perdue.
Revanche sur le sort
En cela, elle mérite d’unanimes louanges, car au-delà de son implication au chevet des jeunes et adultes frappés par le sort, elle leur apporte un supplément d’âme. Démontrant par les faits que l’humanisme peut transcender le simple concept pour atteindre les rivages de la réalité où baigne le réconfort.
L’engagement de Laetitia Cucchi naquit dans les hôpitaux. Son histoire personnelle fut vraisemblablement le socle d’un refus. Victime enfant d’un accident domestique, elle fut contrainte à de longs séjours en milieu spécialisé. Et de dire en un saisissant mais éloquent raccourci cette pénible période « Quand je prenais l’avion, ce n’était pas pour aller en vacances. » La spirale du malheur se poursuit quand l’un de ses frères est atteint d’un cancer. Ses parents s’installent dans la cité phocéenne pour être à ses côtés, tandis qu’elle demeure à Ajaccio avec son deuxième frère. Dans un enchaînement maléfique son père décède, puis sa fille naît avec une malformation impliquant des soins impossibles à prodiguer sur l’île. Ces successions de drames façonnent un sentiment mêlant courroux et révulsion. Une réaction qui n’impliquait que partiellement les maladies, mais cette injustice supplémentaire infligée par la nécessité d’être soigné exclusivement dans des hôpitaux continentaux, le plateau technique étant insuffisant. Un tribut ayant comme triste compagne l’exil, la séparation. Et cette sensation d’enfermement, loin de ses repères. En corollaire, pour les accompagnants ce sont des frais de transports, d’hôtels et de restaurants non remboursés, qui grèvent les budgets. Et sont une contrainte que des familles modestes ne peuvent assumer. Voilà à grands traits campé le constat sans fards d’une situation que réfuta celle qui en salutaire riposte porta sur les fonts baptismaux.
Une structure qui évoque l’élan général sous l’étendard de l’équité. En un peu plus d’une décennie, par étapes et paliers, l’association prit de l’ampleur. Elle emploie aujourd’hui cinq salariés, des centaines de bénévoles. Elle a accompagné des milliers de familles insulaires. Par un effet boule de neige, nombreux sont ceux qui ayant trouvé une bienveillante assistance, aspirent en retour à apporter leur contribution. Un cercle vertueux s’est formé. Ici une tombola, là une soirée culturelle. Partout le besoin d’amplifier sans cesse cette chaîne de solidarité.
La flamme de l’espoir
Inseme est maintenant immergée dans la société tout entière.
Laetitia Cucchi peut s’éclipser sans crainte. Son travail a porté ses fruits. Inseme est une flamme qui ravive la générosité. Elle ne s’éteindra pas. Tutti inseme, e cusi sià.
Par Jean Poletti
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