ICARE – juin 2026

La revue consacrée à l’histoire mondiale de l’aviation retrace l’histoire des six compagnies aériennes corses créées depuis la fin du siècle dernier

Par Karine Casalta

Fondée en 1957 par le pilote de ligne Pierre Chanoine-Martiel et éditée par le Syndicat national des pilotes de ligne (SNPL), la revue Icare s’est imposée au fil des décennies comme une référence majeure de l’histoire aéronautique. Réalisée par une équipe de pilotes bénévoles, enrichie par les contributions d’historiens, de spécialistes et de passionnés, elle propose chaque trimestre des récits, témoignages et études consacrés aux grandes pages de l’aviation civile et militaire.

Dans le numéro 277 sorti au mois de juin dernier, Luc Bereni (aux commandes d’Air Corsica de 2019 à 2023) signe un remarquable dossier consacré à l’histoire des compagnies aériennes corses. Entre mémoire insulaire, aventure humaine et développement du transport aérien, il nous offre ici une véritable plongée dans un pan méconnu du patrimoine corse, qui éclaire le rôle essentiel joué par l’aviation dans le rapprochement de l’île avec le continent.

Ce numéro revêt une dimension d’autant plus particulière que cette publication de référence, après près de soixante-dix ans d’existence, cessera malheureusement de paraître à l’automne 2026. Une raison supplémentaire de saluer ce travail de mémoire et de transmission.

En vente sur https://revueicare.com

Pour Paroles de Corse, Luc Bereni revient sur la genèse de ce dossier exceptionnel et sur les grandes heures de l’épopée aérienne corse.

Né à Bastia en 1962, diplômé d’un DESS « transport international » à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne en 1985 avec comme mémoire de fin d’études « La desserte aérienne de la Corse, vers la création d’une compagnie régionale » sous la direction du professeur Pierre Giudicelli, Luc Bereni a travaillé durant près de quatre décennies au sein des compagnies aériennes Air Inter, Air Liberté, AOM, XL Airways ainsi que CCM/Air Corsica.  

Directeur commercial d’Air Corsica de 2000 à 2007, puis président du Directoire de 2019 à 2023, il est notamment à l’origine de la création de la marque « Air Corsica » et dépôt du nom de domaine « aircorsica.com » en 2002. 

Comment est née votre collaboration avec la revue Icare pour ce dossier consacré aux compagnies aériennes corses ? 

Depuis mon départ à la retraite il y a deux ans, j’ai rejoint un cercle de passionnés qui consacrent leur temps libre à l’histoire de l’aviation et à la restauration d’avions anciens. Parmi eux, Étienne Rachou que j’avais côtoyé à plusieurs reprises quand il était à la direction d’Air France et qui est aujourd’hui président du Musée Air France. C’est lui qui m’a présenté au comité de rédaction de la revue Icare avec qui j’ai collaboré une première fois en 2025, à travers un article consacré à une compagnie britannique insolite, Global Airlines, qui n’a exploité qu’un seul avion au cours de sa brève existence – qui n’a duré qu’un mois – mais il s’agissait d’un Airbus A380 ! Je collabore également avec le média en ligne Gate7online, davantage tourné vers l’actualité du transport aérien.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de raconter l’histoire de l’aviation commerciale en Corse, un sujet encore assez peu documenté auprès du grand public ?

Précisément le constat qu’à ma connaissance, ni Icare ni aucun autre éditeur n’avaient jusqu’alors consacré d’article de fond ou d’ouvrage entièrement dédié à cette thématique. L’occasion était donc idéale pour combler ce vide documentaire.

Au fil de mes recherches, j’ai rapidement réalisé que j’aurais pu aisément en écrire trois fois plus tant le sujet est riche et passionnant. Les contraintes éditoriales m’ont toutefois conduit à sacrifier la narration de certains événements sans lien direct avec le thème développé, comme le crash de l’avion yougoslave à Petreto-Bicchisano en décembre 1981 ou encore la visite du Concorde à Bastia-Poretta en juin 1987.

En préparant ce dossier, y a-t-il des découvertes ou anecdotes qui vous ont particulièrement marqué sur les premières compagnies aériennes corses ?

Les années 70 à 90 constituent la période la plus animée de l’histoire aérienne insulaire. Avec le comité de rédaction, nous avons choisi de concentrer mon article sur ces trois décennies, ce qui représente tout de même 62 pages !

On y découvre notamment que la CCM avait été imaginée vingt ans avant sa création effective, par un groupe de décideurs locaux qui avaient convaincu un aviateur venu du Gabon de se lancer dans l’aventure. Celle-ci tourna court mais elle marqua néanmoins le début d’un cycle riche caractérisé par la création de pas moins de six compagnies aériennes corses et de nombreux rebondissements.

Selon vous, quelle place l’aviation a-t-elle occupée dans le développement économique, touristique et humain de la Corse au fil des décennies ?

Le sujet des transports est l’une des préoccupations majeures des populations insulaires, en Corse et ailleurs. Je profite aussi de ma retraite pour visiter de nombreux archipels et îles à travers le monde et je constate que cette réalité est universelle. Des Açores à Hawaï, en passant par Saint-Pierre-et-Miquelon, l’avion relève souvent davantage de la nécessité que du plaisir. Comme chez nous, le transport aérien est un élément indissociable de l’écosystème local, y compris sur le plan social. Les îles qui ne le maîtrisent pas parce qu’elles n’ont pas de compagnie implantée sur place, comme par exemple nos voisins sardes, nous envient.

Peut-on dire que les compagnies aériennes corses ont joué un rôle particulier dans le maintien du lien entre l’île et le continent ?

C’est une évidence. Le premier vol de la CCM en 1990 a été la concrétisation de l’une des décisions les plus marquantes de l’Assemblée de Corse d’alors. Cette appropriation de l’outil de mobilité, tant au bénéfice de sa population résidente que de ses visiteurs, a permis de régler la quasi-totalité des problématiques de desserte aérienne que ni l’alliance Air France/Air Inter, ni les compagnies privées de l’époque n’avaient pu satisfaire, pour des raisons spécifiques à chacune d’entre elles. Mon article s’attache à retracer ces différentes tentatives en tenant compte du contexte de cette période particulière, y compris sur le plan politique.

Vous avez dirigé Air Corsica : votre expérience personnelle a-t-elle influencé votre manière d’aborder ce travail historique ?

J’ai effectivement passé plus de 12 ans au total chez Air Corsica, toutefois c’était après la période retracée dans cette édition de la revue Icare, que je me suis efforcé de consacrer à ce que l’on a appelé « les Trente Glorieuses des compagnies corses ». On peut dire que j’ai vécu ensuite, sur le plan professionnel, une part de l’héritage de ces années tumultueuses. Tout en affirmant que la formule retenue à l’issue de ces années, à savoir une compagnie corse d’une dimension adaptée aux besoins de notre île, ayant la solidité requise grâce à l’argent public, était finalement la bonne. 

Comment avez-vous travaillé pour retracer cette histoire aérienne insulaire ? (Archives, témoignages et documents) ?

Est-ce que c’était aussi une manière de transmettre une mémoire collective corse celle des premiers voyages, du désenclavement de l’île et des liens familiaux entre la Corse et le continent ?

Depuis mes jeunes années bastiaises, j’ai toujours eu une âme d’archiviste, de collectionneur… et de voyageur. Le fait d’avoir conservé d’innombrables articles de presse, photos et documents divers tels que les horaires, du temps où ils étaient encore imprimés, m’a grandement facilité la tâche.

L’écriture de cet article a aussi été l’occasion de rencontrer de nombreux témoins de l’époque traitée. Certains que je connaissais déjà, et d’autres dont j’ai eu la chance de faire la connaissance grâce à ces recherches, comme Michel Tomasi, le célèbre photographe et cinéaste ajaccien qui m’a offert de magnifiques clichés noir et blanc et m’a parlé de la première Corsair, celle de 1969, comme si elle avait encore volé hier !

Que représente pour vous la publication de ce dossier dans une revue aussi reconnue que Icare ? Faudrait-il selon vous inscrire l’histoire des compagnies aériennes insulaires au patrimoine immatériel de la Corse, au même titre que son histoire maritime ou ferroviaire ?

Certainement ! Je serais le premier à m’en réjouir et, s’il le faut, à y contribuer, pourquoi pas en utilisant des moyens différents de ceux de la presse ou même du livre ? La revue Icare n’échappe d’ailleurs pas à cette évolution : elle cessera de paraître en fin d’année après quasiment 70 ans d’existence. Ce numéro 277 consacré aux compagnies corses est donc l’avant-dernier de sa riche histoire, démarrée en 1957.

Enfin, quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution du transport aérien en Corse, entre héritage historique et enjeux contemporains ?

Comme évoqué précédemment, nous devons être conscients que posséder une compagnie aérienne à l’échelon d’un territoire comme le nôtre est un atout fondamental. Air Corsica s’inscrit dans un temps long et a toujours réussi à s’adapter aux mutations du monde de l’aérien depuis 1990. C’est donc plus que jamais avec elle qu’il me semble intéressant d’imaginer l’avenir. Car quand on réalise ce qu’était la desserte aérienne de la Corse avant la CCM, devenue par la suite Air Corsica, je ne suis pas sûr qu’il serait de notre intérêt de revenir en arrière !

Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.