La Balagne, refuge de l’artiste graveuse et peintre Alexandra Corkish

La Corse regorge d’artistes/artisans multidisciplinaires. La Balagne, en particulier, est un territoire fertile pour l’âme des créateurs. Souvent discrets, parfois secrets, ils sont nombreux à manifester leur attachement à l’environnement balanin, aussi bien côté mer que dans l’entre-terre. Alexandra Corkish fait partie de ces talents. Artiste graveuse et peintre, c’est à Urtaca qu’elle vit et qu’elle a créé en 2025 son atelier, Oddies Attellu.

Par Laura Benedetti

Son attachement à la vallée de l’Ostriconi est lié à ses habitants, à l’authenticité des rapports humains, à la vie de d’une communauté qu’elle dit, soudée.

« Urtaca est un petit village très chaleureux et dynamique et qui porte beaucoup de projets pour ses habitants, comme le festival de musique Urtachemu. Des moments de convivialité formidables pour les Urtacais. »

S’installer dans ce village, relève pour l’artiste du choix de vivre en ruralité, de s’intégrer à une société et essayer de contribuer à son dynamisme participant ainsi à démontrer que, dans cette micro-région, réside une force de vie qui tous les jours démontre sa force. L’autre raison de son attachement à la Corse, ce sont les racines familiales du côté de sa mère. Même si cela remonte à plusieurs générations, elle éprouve chaque fois la même émotion en se rendant à Valle d’Orezza ou du côté de Piana et de Bucugnà, où ses ancêtres ont foulé le même sol, traversé les mêmes sentiers. 

« Nourrir ce lien à la Corse, c’est au quotidien aller à l’atelier, discuter sur le chemin avec les voisins. C’est participer aux activités du village, prendre part aux événements qui soudent une communauté. La mémoire est ici une chose importante, celle des anciens et celle des lieux, cela s’apprend au fil des moment partagés où l’on entend évoquer une arrière-grand-mère, un oncle, un cousin. Le souvenir des jardins, des allers-retours des enfants à la rivière le matin, l’histoire d’un arbre, tout cela est conté, transmis. Apprendre à connaître la petite histoire autant que celle de la Corse, de ses combats, de son identité, c’est accueillir la mémoire et l’honorer. La nature, elle, est plus qu’un paysage ici ; c’est le lieu de la vie, vibrant. Certains points de vue donnent le sentiment d’avoir une existence propre, une âme peut-être. Nourrir le lien à la Corse, cela peut être marcher sur les sentiers des villages ou sur le bord de mer, été comme hiver, pour observer, respirer, sentir le maquis. Marcher seule dans la nature corse me donne la sensation d’être reliée à la Terre comme à l’histoire. »

Après avoir obtenu un brevet de techniciens en arts appliqués à Marseille, Alexandra a suivi l’enseignement de l’École supérieure des Beaux-Arts de Marseille. Elle a ensuite travaillé dans le milieu du spectacle à la technique vidéo, assistante à la mise en scène ; et, en tant que graphiste dans le secteur culturel. Elle occupe notamment le poste de chargée de communication au Théâtre des Salins, scène nationale de Martigues : « À la fin de cette période, j’ai ressenti le besoin de retrouver le dessin et le travail de la matière. En 2022, un stage de gravure m’a permis de redécouvrir cette technique que j’avais survolée aux Beaux-Arts. Cela a été le déclic. Encore en poste, j’ai compris que c’est vers cette voie que je voulais aller, mettre la pratique artistique au cœur de ma vie professionnelle. »

Une pratique « suspendue », au carrefour des mémoires, individuelle et collective.

Elle fait de l’observation, sa matière première. Comme une chercheuse scientifique, elle récolte, rassemble, collecte à partir de son appareil photo, tout ce qui suscite sa curiosité ; un édifice, une fleur sur le bord d’un chemin, un fruit sur la table de sa cuisine, un paysage… tout est prétexte a capturé un objet d’observation et de le transfigurer en sujet de création. Après cela, elle passe à une autre étape très rapidement, autour de dessins préparatoires dont elle veut conserver la spontanéité du trait. « Vient ensuite la réalisation de la gravure ou de la peinture. Dans les deux cas, je redessine à main levée sur le support pour garder la vivacité du trait, la fraîcheur du dessin que je perdrais en recopiant le motif. »

Alexandra pratique la gravure et l’estampe sous différentes formes – taille douce, pointe sèche, eau-forte au trait, aquatinte, linogravure -, ainsi que la peinture et le dessin. Elle dessine, grave et imprime à l’atelier. Les estampes sont tirées en éditions limitées. Chaque tirage fait à la main est unique car il dépend de l’encrage et de l’essuyage qui sont des opérations délicates, méticuleuses : « Ce travail qui semble demander de la patience est plus pour moi une méditation, un moment hors du temps. Par ailleurs, je reviens depuis peu à la pratique de l’aquarelle et de la peinture qui complètent mon travail. La gravure est très précise et technique, elle permet d’entrer dans des détails minutieux de texture, de tracé et d’intensité, tandis que la peinture me permet des rendus plus libres, un geste plus spontané, mais aussi un travail de la couleur en tant que matière. »

Pour l’artiste, pratiquer l’art traditionnel et très ancien de la gravure, est un moyen de faire appel à la mémoire collective.

Sur son approche à la fois technique, sensible et poétique, Alexandra nous livre : « Nous avons tous en mémoire des estampes, sans même le réaliser. Une planche botanique d’un livre ancien, les premières représentations du “ nouveau monde ”, ces images peuplent l’imaginaire. Avec la gravure, je parle du patrimoine bâti et végétal. Une maison ancienne a vu des générations d’habitants ou de de passants pour qui elle était un repère dans un village ou une ville. Le néflier au cœur du village ou l’arbousier du bord de chemin porte lui aussi cette mémoire individuelle. Il a sa propre forme, sa personnalité. Les grands-parents ont peut-être cueilli leurs fruits comme nous aujourd’hui, ou se sont assis à leur ombre. Les plantes ne sont pas une masse végétale mais des individus dont je fais le portrait. » En peinture, nous dit-elle, c’est l’énergie qui l’intéresse et qu’elle cherche à représenter à travers un jaillissement de couleurs, de tracés. Cette forme choisie lui permet de recourir librement à une pluralité de textures et d’outils – acrylique, crayon, craie, aquarelle : « C’est une autre facette de mon environnement que je représente, celle d’une nature aux couleurs vives qui parfois noient les formes. Ici, ce n’est plus le tracé du détail qui m’occupe, mais l’image, l’impression d’un paysage ou d’une plante. » Le langage et la langue sont aussi une source d’inspiration. Les expressions corses sont très imagées ; et le métissage du français et du corse donne parfois lieu à des formes poétiques qu’Alexandra note précieusement pour les illustrer.


Itinérances # 11 sous les étoiles à Lumiu

Cet été, le festival Itinérances, qui se déroule à Lumiu, fête sa 11e édition. Les années précédentes, il était organisé au printemps sur plusieurs jours, mais cette année, il aura lieu les 9 et 10 août en nocturne, de 18h00 à minuit. Artistes amateurs et professionnels sont exposés au cœur du village ; dans les rues et les jardins, à l’église ou à la confrérie, à la Casa Padovani. Une diversité de propositions artistiques propose au public de découvrir la création contemporaine sans avoir à oser franchir la porte d’une galerie. « C’est une manière de décomplexer l’approche de l’art et des artistes dans un moment de convivialité. Chacun déambule d’un stand à l’autre, les artistes peuvent expliquer leur travail. », nous confie Alexandra. Depuis sa création en 2015 par Marlène Pujol-Moretti, c’est devenu un rendez-vous incontournable de l’art contemporain en Balagne. Alors qu’Alexandra exposait l’année dernière, « Marlène a annoncé lors de la dernière édition qu’elle souhaitait passer la main pour se consacrer à sa famille et profiter de sa retraite. Je me suis dans un premier temps portée volontaire pour intégrer l’équipe puis, une discussion après l’autre, Marlène m’a proposé de prendre la présidence de l’association. »

Par son art et son engagement artistique, Alexandra nous rappelle que la création est une invitation et que rien ne remplace l’émotion qu’elle suscite, en cas d’immersion.


oddies-attellu.com



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