Santé en Corse : l’urgence d’agir, au-delà des tensions

À Ajaccio, un centre de soins non programmés Aiutu Medicale Corsu, porté par l’infirmière Vannina Peretti et le médecin Magali Pujol, s’impose comme une réponse concrète aux failles du système de santé. Derrière cette initiative, un engagement fort… et un combat quotidien pour exister.
Par Anne-Catherine Mendez

Une urgence qui se vit au jour le jour

En Corse, la question de l’accès aux soins n’est plus un sujet abstrait. Elle se vit en permanence, dans les salles d’attente saturées, dans les appels au 15, dans ces moments où l’on cherche une réponse rapide… sans toujours la trouver. C’est dans cet entre-deux, entre médecine de ville et urgences hospitalières, qu’a émergé une initiative aussi concrète que fragile, portée par une femme au parcours singulier : Vannina Peretti.

Un parcours hors norme, forgé sur le terrain

Rien ne prédestinait cette Ajaccienne à prendre une telle place dans le paysage sanitaire local. Et pourtant. Lorsqu’elle entre à l’hôpital comme ASH (agent de service hospitalier, en charge notamment de l’entretien des chambres et de l’hygiène des services), elle découvre bien plus qu’un métier : une vocation. « J’ai su tout de suite », confie-t-elle. Sans bac, avec un enfant, elle reprend ses études, travaille sans relâche et décroche le concours d’infirmière parmi 250 candidats, terminant deuxième. Une trajectoire à contre-courant, marquée par la détermination.

Le déclic du Covid et le constat d’un manque

Des années plus tard, après une carrière aux urgences puis en libéral, c’est la crise du Covid qui agit comme révélateur. Sur le terrain, au contact direct des patients, elle prend la mesure d’un manque structurel : celui des soins non programmés. Ces situations qui ne relèvent pas forcément des urgences vitales, mais qui nécessitent une prise en charge rapide. Trop souvent, les patients n’ont alors qu’une seule option : l’hôpital, déjà saturé.

Une réponse concrète à un vide du système

De ce constat naît un projet ambitieux : créer un centre capable d’accueillir ces patients sans rendez-vous, de désengorger les urgences et de proposer une réponse intermédiaire, souple et réactive. Un modèle encore peu développé en Corse, pourtant essentiel dans de nombreux territoires confrontés à la pénurie médicale. Très vite, l’utilité du centre se confirme. Les patients affluent. L’hôpital lui-même reconnaît l’intérêt de cette structure et y oriente certains cas, contribuant à fluidifier les parcours de soins. Une convention est alors signée avec l’établissement hospitalier pour pouvoir réorienter les urgences. Sur le terrain, la réponse est là : concrète, efficace, humaine. Cette avancée a également été rendue possible grâce au soutien de son ancien directeur, Jean-Luc Pesce, ainsi que de la mairie d’Ajaccio, qui n’ont jamais cessé de croire au projet.

Une réussite fragile

Mais derrière cette réussite apparente, la réalité est bien plus fragile. Car monter un tel projet relève du parcours d’obstacles. Il faut concevoir un cadre juridique adapté, financer la structure sans aides significatives, convaincre des médecins de s’engager. « J’ai injecté mon argent personnel. Je me suis mise en danger », explique Vannina Peretti, sans détour. À ses côtés, les médecins Magali Pujol et Jean-François Kulik jouent un rôle clé. Présents, engagés, ils contribuent à faire vivre le centre malgré les difficultés. Pendant des mois, les consultations servent avant tout à couvrir les frais. L’équilibre économique reste précaire et la pression constante.

Innover dans un système sous tension

À cela s’ajoutent des tensions plus diffuses. Difficultés à recruter, lenteurs administratives, incompréhensions… Sans entrer dans les polémiques, une réalité s’impose : innover dans le système de santé, en particulier dans un territoire comme la Corse, demande une énergie considérable. Les initiatives nouvelles bousculent des équilibres, interrogent des pratiques installées et ne trouvent pas toujours un terrain favorable. Mais au-delà des contraintes structurelles, un autre phénomène pèse sur le fonctionnement du centre : la difficulté à mobiliser durablement des médecins. Dans un contexte déjà tendu, certains hésitent à s’engager, freinés par un climat de pression latent, fait de tensions professionnelles, de craintes pour leur installation ou leur exercice, et d’un environnement parfois perçu comme peu propice à la prise d’initiative. Résultat : les équipes se fragilisent, les plannings deviennent instables et le modèle lui-même vacille. Pendant ce temps, les patients continuent de pousser la porte. Parce que le besoin est là. Parce que ce type de structure répond à une attente réelle, immédiate, parfois urgente.

Un enjeu de santé publique majeur

Au fond, ce centre incarne une question plus large : comment adapter notre système de santé à des territoires en tension ? Vieillissement de la population, manque de médecins, éloignement géographique… autant de défis qui rendent indispensable l’émergence de solutions intermédiaires. Des soutiens existent. Institutions locales, comme la mairie d’Ajaccio, acteurs du territoire, partenaires divers ont accompagné le projet à ses débuts, conscients de son utilité. Mais aujourd’hui, cela ne suffit plus à garantir sa pérennité.

Tenir… ou disparaître

Car après plusieurs années de combat, la fatigue se fait sentir. « On verra cet été », glisse Vannina Peretti. Une phrase simple, mais lourde de conséquences. Derrière elle, une réalité : sans consolidation, sans reconnaissance plus large, ces initiatives pourraient disparaître. Et avec elles, une réponse essentielle pour des milliers de patients.

Une question qui reste posée

Les retours laissés par les patients sur Google témoignent d’ailleurs de l’utilité concrète du centre Aiutu Medicale Corsu. De nombreux avis saluent la rapidité de prise en charge, la qualité de l’accueil, l’écoute des soignants et le professionnalisme de l’équipe médicale. Dans un contexte où obtenir un rendez-vous rapide relève parfois du parcours du combattant, ces témoignages illustrent l’importance de structures capables d’apporter une réponse immédiate et humaine aux besoins du quotidien. Une reconnaissance du terrain qui confirme, au-delà des chiffres, la place désormais occupée par ce centre dans le paysage sanitaire ajaccien. Reste alors une question, simple mais fondamentale : dans un contexte de désertification médicale, peut-on vraiment se permettre de laisser s’éteindre ce qui fonctionne ?

Centres de soins non programmés : de quoi parle-t-on ?

Les centres de soins non programmés répondent à un besoin de plus en plus identifié dans le système de santé : celui de prendre en charge rapidement des patients dont l’état ne relève pas d’une urgence vitale, mais nécessite néanmoins une consultation dans la journée. Concrètement, ces structures accueillent sans rendez-vous ou avec des délais très courts des patients pour des soins courants : infections, plaies, douleurs aiguës, petites urgences du quotidien. Elles permettent ainsi d’éviter un passage systématique par les services d’urgences hospitalières, souvent saturés. À mi-chemin entre la médecine de ville et l’hôpital, ces centres jouent un rôle d’interface. Ils participent à désengorger les urgences tout en offrant une réponse rapide et accessible aux patients. Encore peu développés en Corse, ils s’inscrivent pourtant dans une évolution plus large du système de santé, confronté à la baisse du nombre de médecins, au vieillissement de la population et à une demande de soins en constante augmentation. Leur efficacité repose toutefois sur un équilibre fragile : la présence de médecins disponibles, une organisation souple… et un environnement favorable à leur développement.

AIUTU MEDICALE CORSU

04 95 70 55 55

Avenue du Docteur Noël Franchini – 20000 Ajaccio

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