Anne Benoit-Biancarelli, l’âme libre d’Imiza
Entre exigence scientifique et attachement profond à la Corse, Anne Benoit-Biancarelli a tracé un chemin singulier dans l’univers de la cosmétique. Fondatrice d’Imiza, pionnière dans l’industrie cosmétique insulaire à base de fleur d’immortelle, elle continue de formuler ses créations comme elle raconte sa vie — avec instinct, liberté et une fidélité absolue à son île.
Par Karine Casalta
Passionnée très tôt de cosmétiques, le parcours d’Anne-Benoit Biancarelli ne relève pas de l’improvisation. « J’ai eu mon bac à Bastia et à 16 ans, j’étais passionnée de cosmétique et j’ai fait mes études pour pouvoir m’orienter dans ce domaine. » Une attirance qu’elle a du mal à expliquer mais qui remonte à l’enfance, quand déjà, elle rêvait dans sa salle de bains devant les parfums de sa maman. Elle grandit alors à Bastia, entre un père kinésithérapeute et une maman à la créativité foisonnante « il y avait un univers artistique chez ma maman que j’ai tout le temps vu créer beaucoup de choses … »
De l’expérience des sens au laboratoire
Adolescente, cet attrait se poursuit et elle prend l’habitude de descendre chaque soir à la pharmacie en bas de chez elle pour sentir les crèmes, toucher les textures, humer les flacons. C’est tout naturellement guidée par sa passion, qu’après son baccalauréat elle s’oriente vers un deug de biochimie, pour pouvoir par la suite intégrer l’ISIPCA (Institut supérieur international du parfum de la cosmétique et de l’aromatique alimentaire) créé par Guerlain à Versailles. « C’était la seule école à l’époque qui formait la cosmétologie et au Nez. À la sortie, j’ai eu la chance d’être recrutée par Guerlain où j’ai passé cinq ans au sein du laboratoire de recherche et développement, et où j’ai formulé sur du maquillage, sur la terracotta notamment, pendant un long moment. »
Si l’expérience est structurante, elle s’y sent bientôt à l’étroit « J’avais envie d’ouvrir mon horizon. Le laboratoire est « un petit milieu », dit-elle. Elle aspire alors à autre chose, sans forcément savoir quoi. Et puis, il y avait cette évidence qui montait, silencieusement : « Je trouvais qu’en Corse, il y avait des choses à faire. » Une traversée personnelle difficile après un plan social chez Guerlain lui donnera alors le courage de se lancer. « J’avais 30 ans, je pense que c’était le bon âge ; et j’étais partie six mois à New York avant, et ça m’a aidée à le faire… Et puis j’étais dans une situation où je n’avais plus rien à perdre, mes peurs sont tombées ! »
L’essence d’une île
Elle décide ainsi de rentrer en Corse pour monter son entreprise : « La Corse est une terre de senteurs. Pour moi, c’était évident qu’il y avait des matières premières à mettre en avant, une filière à développer. Il y a 20 ans, c’est vrai qu’il n’y avait pas beaucoup de monde…»
Elle y voit alors un potentiel immense. IMIZA naît ainsi, dans un mélange de rigueur et d’élan. Son premier produit l’«Oliu di Sole », une huile sèche aux trois matières premières insulaires qu’elle a choisies pour leur qualité intrinsèque — l’immortelle, l’huile d’olive, l’huile de noisette — connaît immédiatement un succès fulgurant « En quinze jours, la première palette s’est écoulée ! Je ne m’y attendais pas du tout, j’ai été débordée. Les stocks partaient, il a fallu “pédaler” pour suivre… Mais ça a été magique, je ne l’explique toujours pas. C’était sans doute le bon moment… » Une chance peut-être, mais déjà, derrière cette réussite apparait une constante : l’exigence de formulation, héritée du laboratoire. « Ce n’est pas une simple huile parfumée. Les formules sont très travaillées. »
Dès le départ, la marque s’inscrit en effet dans cet équilibre singulier « d’un hybride entre la pharmacie et la parfumerie ». Une exigence entre naturalité et science, entre sensorialité et efficacité. Une ligne de crête qu’elle n’a cessé depuis d’habiter. « Les formulations peuvent prendre jusqu’à un an selon le produit », précise-t-elle. Aux matières premières attentivement sélectionnées région par région, auprès de producteurs locaux, viennent ainsi s’ajouter des actifs ciblés plus élaborés. À l’aube de ses 20 ans, la marque vient d’ailleurs de sortir « Chiara di Sole », la première crème anti-âge de son catalogue et franchit une étape attendue. « On attendait ce produit depuis longtemps, à commencer par nos clientes fidèles. C’était une évidence que la crème manquait dans la gamme. » On y retrouve les fondamentaux : l’immortelle corse, l’huile d’olive, l’huile de noisette. Mais aussi une formulation plus large, intégrant des actifs hydratants, lissants, raffermissants. « Là, on est vraiment sur de l’efficacité anti-âge », explique-t-elle, mais sans jamais céder à la surenchère. Car sa ligne reste la même : « Revenir à l’essentiel », dit-elle. « J’essaye toujours d’enlever ce qui n’est pas bon, de trouver le bon équilibre entre la texture et la santé. » Une cosmétique exigeante, mais ancrée dans le bon sens face à une industrie qu’elle juge parfois excessive et un marché saturé d’injonctions contradictoires — toujours plus naturel, toujours plus jeune, toujours plus vite — « c’est un monde de fous ! », dit-elle inquiète de voir des adolescentes s’approprier des soins anti-âge. Elle revendique une autre temporalité, une autre manière de faire.
La recherche du juste équilibre
Guidée par l’instinct et le temps long
La créatrice revendique ainsi une liberté totale. Ses créations sortent quand elles sont prêtes, pas quand le calendrier le commande. « Je n’ai pas du tout de plan de business. Je me laisse un peu porter. Je crois beaucoup aux signes. »
Les parfums aussi occupent une place à part. « Ce sont des histoires que je raconte. Je ne sais pas faire si je n’ai pas quelque chose de fort à raconter… »
Une philosophie qui pourrait sembler fragile, mais qui s’avère en réalité redoutablement solide : Imiza compte aujourd’hui près de 100 points de vente en Corse, une soixantaine sur le continent et des premières implantations à Vérone, en Suisse et aux États-Unis.
« Une marque, ce n’est pas facile à nourrir, ça prend du temps. Je me demande souvent : qui sommes-nous ? C’est important de rester cohérente dans ses valeurs. »
Aujourd’hui, c’est toujours le même élan qui anime la créatrice. Elle dit qu’elle « sent beaucoup », que ses perceptions sont aiguisées, que les couleurs et les odeurs de son île n’en finissent pas de la nourrir. « La Corse, je la regarde encore. Je ne suis pas blasée. Elle est source de création. » Elle rêve de pouvoir proposer un jour des événements mêlant parfums, art et musique — dans l’esprit de la boutique qu’elle avait ouvert sur l’île Saint-Louis au moment du Covid, organisée autour d’un piano à queue, et que la pandémie a emportée trop tôt. Ce rêve-là, elle le porte encore, intact. Des boutiques sur des îles, un piano au centre, des parfums qui racontent des histoires. La prochaine aventure d’Imiza ressemble, une fois encore, à sa fondatrice : libre, insulaire et tournée vers l’essentiel.

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