UNE CERTAINE IDÉE DE L’EUROPE

Dans le débat politique français la question européenne a longtemps été l’enjeu de débats allant jusqu’à remettre en cause l’existence de l’Union. 

Par Michel Barat, ancien recteur de lacadémie de Corse 

Certains plus particulièrement à l’extrême droite ont rêvé d’une sortie de la France à la manière du « Brexit », d’autres plus modérés mais très méfiants à l’égard de Bruxelles agitaient le spectre d’un fédéralisme européen qui ôterait toute souveraineté à la République française. La situation non seulement économique et sociale de la Grande-Bretagne a rendu très discrets les partisans d’un « Brexit » version française. 

On ne peut, en effet, que constater un quasi-désastre économique outre-manche entraînant un appauvrissement de la société britannique et une paupérisation très grande des classes populaires. Pire, les tendances de désunion entre les nations composant le Royaume-Uni se sont ravivées. En quittant l’Union européenne la Grande-Bretagne a fragilisé l’union du Royaume. Même la droite extrême italienne qui a gagné les dernières élections ne remet plus en cause ni l’appartenance à l’Union ni même celle à l’Euro. À l’exception de rares idéologues, les souverainistes ont cessé de récuser l’Union pour se contenter de contester le pouvoir à leurs yeux excessif d’institutions européennes comme la Commission.

La radicalité anti-européenne s’est beaucoup affaiblie non seulement au regard des déboires britanniques mais surtout par un changement des mentalités au point qu’il est devenu possible de penser que l’Europe n’est pas une possibilité mais une nécessité. Ce changement est sans doute lié à une transformation de l’Europe entraînée par la crise pandémique. Ce qui était impensable du fait d’un véto allemand est devenu possible : l’Union a elle-même emprunté pour permettre à ses membres de faire face aux conséquences économiques de la pandémie ; elle a même pris des initiatives dans un domaine qui était exclu de tous les traités européens, celui de la santé en procédant par un achat communautaire des vaccins.

« Si la guerre de la fédération de Russie contre l’Ukraine est un vrai danger pour la paix mondiale, une horreur pour la population qui la subit, elle témoigne que l’idée européenne est insupportable aux dictatures. »

Léveil vient de lEst

Cela est vrai, mais cet éveil de la conscience européenne vient encore d’ailleurs, il vient de là où on ne l’attendait pas, de l’Est, alors même que certains des anciens pays de l’orbite soviétique comme la Hongrie au premier chef se révélaient eurosceptiques. La même tendance sévissait en Pologne mais elle a considérablement diminué avec le retour de la menace russe par l’invasion de son voisin ukrainien. 

La Révolution ukrainienne, place Maïdan, s’est faite à Kiev au nom de l’Europe. L’Ukraine et la Moldavie sont aujourd’hui reconnues officiellement comme candidates à l’Union avec un statut privilégié. Les dernières manifestations à Tbilissi qui ont réussi à faire reculer le gouvernement pro-russe de Géorgie se sont faites avec des drapeaux européens aux côtés des Géorgiens. L’invasion russe de l’Ukraine a transformé la défense européenne qui n’était qu’une belle chimère en une vraie éventualité : les puissances européennes se concertant pour fournir les armes nécessaires aux Ukrainiens. 

Synonyme de démocratie 

L’idée européenne est devenue synonyme de démocratie. Ce sont des peuples soumis naguère à la dictature soviétique puis subissant la volonté de puissance russe qui se font « une certaine idée de l’Europe » ressemblant paradoxalement mais peut-être pas autant qu’on le croit à celle que se faisait le général de Gaulle de la France. Souvenons-nous que le fondateur de la Cinquième République critiquait l’étroitesse politique de la Communauté européenne au nom, selon sa propre expression, « d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural ». Nous y sommes mais ce n’est pas l’Europe de l’Ouest qui nous y a conduits mais bien plutôt les peuples de l’Europe orientale qui se revendiquent occidentaux. 

Si la guerre de la Fédération de la Russie contre l’Ukraine est un vrai danger pour la paix mondiale, une horreur pour la population qui la subit, elle témoigne que l’idée européenne est insupportable aux dictatures. La tragédie ukrainienne doit faire renaître l’idée de l’Europe chez les peuples occidentaux assoupis par leur confort même relatif. 

Tentation totalitaire 

La démocratie est douce mais elle peut aussi mourir si par une lâche habitude on cesse de la défendre. Les démocraties sont aussi mortelles que les civilisations. 

C’est cette certaine idée de l’Europe que défendent des pays qui n’en sont pas encore membres mais y aspirent, car elle est le meilleur rempart contre le risque ou la tentation totalitaire.

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