Tempu di fiera in Niolu

Rituel immuable. Rendez-vous sans cesse recommencé. Durant quatre jours en ce début d’automne, Casamaccioli accueille des milliers de personnes. Elles convergent de toute l’île et viennent parfois de l’étranger, cristallisant une foire à nulle autre pareille, mêlant harmonieusement religieux et profanes.

Par Jean Poletti

Cette année du 5 au 8 septembre, l’altier village niché au cœur des montagnes, que domine le Monte Cintu, se drape d’effervescence. Nommée A Santa dans le langage courant, cette foire doyenne insulaire est toujours celle qui dans l’inconscient collectif tient une place prépondérante. Sans doute le doit-elle en partie à sa dualité. Elle fond dans un même creuset ceux qui viennent comme en pèlerinage et les visiteurs uniquement friands d’ambiance festive tissée dans l’authenticité agro-pastorale.

Au-delà de ses éditions successives, a fiera niunlicha paraît tisser un lien invisible mais solide qui transcende les générations. Elle fut, dit-on, officiellement reconnue par le roi Charles X aux alentours de 1830. Mais cela ne fit que parapher une existence ancrée depuis le xve siècle avec la célébration de la naissance de la Vierge chaque 8 septembre. Cet afflux de fidèles fut l’occasion d’instaurer un marché aux bestiaux par les éleveurs alentours. Initialement pour nourrir les pèlerins, cette activité prit au fil du temps force et vigueur, pour devenir un commerce ou des cheptels, ovins, caprins, mules et chevaux changeaient de propriétaires.

Économie rurale

Les négociations à l’abri des regards se soldaient par une poignée de main et le verre de l’amitié. Dans le même temps, des fabricants de harnais, selles et bâts, proposaient leurs produits, tandis que des maréchaux-ferrants attiraient la clientèle en effectuant des démonstrations de parage et la pose de fers sur les sabots. Ainsi progressivement des échanges et rencontres initiaient un embryon d’économie rurale, permettant la transmission des savoir-faire et la valorisation des connaissances. Ainsi, par exemple étaient proposés des petits articles ménagers façonnés dans le buis, tels è fattoghje, cuillers et fuseaux à laine.

Pour autant l’aspect ludique n’était pas absent. Tant s’en faut. Pour le monde rural, la civilisation des loisirs demeurait inconnue. Aussi profitait-il de ces instants pour oublier l’âpreté de la ruralité. E Barque, sommaires et dressées à la hâte permettaient spuntini et tournées alcoolisées, parfois jusqu’à l’excès. Sans aller jusqu’à suggérer que le vin coulait à flots, disons sans crainte d’erreur que les sodas et autres Coca ne trônaient pas sur les tables et les comptoirs. À la rigueur des chopes de bière pouvaient s’immiscer entre les tournées de rouge qui tache.

A voce di Minellu

Ces libations déliaient les langues. De manière impromptue s’élevaient e paghjelle interprétées avec justesse et harmonie. Elles relataient ici a vita di u pastore, là l’incantation pour un meilleur avenir. Ou encore les tracas relatifs au service militaire. Mais ces intermèdes aussi prisés soient-ils ne pouvaient rivaliser avec les improvisations lors desquelles s’affrontaient par la rime créative deux adversaires possédant cet art inné. Cette discipline avait ses champions. Ils étaient connus et reconnus. Ils avaient leurs surnoms tels U Maggiurellu, Minicale ou Panpasgiolu. Sans oublier Minellu, un prince du Chjama e rispondi. Lors d’une joute qui durait depuis plus d’une heure, consistant à vanter leurs villages respectifs, son contradicteur planta une nouvelle banderille « Eiu chi so di u Renosu possu scorbu tuttu u mondu. » La réplique fusa « Eiu chi so di les muntagne d’Ascu scorbu stu mondu è po’ chi l’altru alora teniti in bassu e parlemu di i paesi. » Une saillie qui laissa sans voix le concurrent.

Vagues néfastes

Ce sens di u versu est d’autant plus étonnant chez l’Ascolais réside dans le fait qu’il savait à peine lire et ignorait l’écriture. Pourtant, comme le soulignait le poète Maestrali, lui et d’autres déclamaient à leur manière Virgile et Horace dans une spontanéité qui n’a nul besoin d’apport livresque ou de savoir académique pour tutoyer l’âme des ménestrels. Et d’ajouter en substance l’homme ne fait que des vers, seul le cœur est poète .

Pourtant cette foire venue de loin, risqua de perdre son identité. Semblant emportée d’une manière négative par le slogan du passé faisons table rase, elle fut progressivement happée par les effets pernicieux de la modernité. Au second plan, le traditionnel. Refoulés ceux qui reflétaient l’artisanat sans fards ni colifichets. Vint le temps des barbes à papa, des autos tamponneuses. Et même d’un cirque avec fauves et clowns. En déambulant entre les espaces d’exposants s’étalaient au regard le Made in China et autres objets façonnés à vil prix aux antipodes. Cette spirale peu glorieuse fut fort heureusement enrayée notamment grâce à la création d’une association de bénévoles soucieuse de recréer l’atmosphère di a fiera di tandu. Et lui redonner l’éclat de la vérité qu’elle n’aurait jamais dû perdre.

Retour aux sources

Gageure ? Sans doute. Pari pleinement réussi à l’évidence et au fil des éditions cette manifestation fut débarrassée de ces oripeaux qui la dénaturaient au point de s’apparenter à quelque fête foraine.

Voilà exemple probant de riaquistu. Les auteurs n’aspirent nullement à en tirer nulle gloriole, mais simplement afficher la satisfaction d’un devoir de mémoire accompli. Ce retour aux sources rejaillit à maints égards sur la dimension religieuse qui bénéficie en retour d’un climat recouvré de vérité ambiante. Tout naturellement, ce chant intemporel « Casamaccioli di paese c’è falattu u signore e a lasciatu una santa per pruva u so amore » caresse nos oreilles. Messes, processions autour de la sainte statue, ponctuées de chants dont bien évidemment le Dio vi Salvi Regina. Lors des cérémonies large place est faite à la granitula, alliant chorégraphie complexe et forte dimension symbolique. Lors de ce rituel, le cortège entourant des confrères progresse lentement en entonnant des complaintes. La spirale humaine, constituée sur le parvis de l’église, s’enroule puis se déroule sans que cesse la marche.

Le ciel et la terre

Ce rite semble unir une double signification. La ferveur chrétienne et une pratique venue de la nuit des temps signifiant le rythme des saisons et de l’existence humaine. Le printemps, l’été, l’automne et l’hiver ayant comme correspondance la naissance, la jeunesse, l’âge adulte, la vieillesse. Sans être exégète, chacun comprend aisément le lien ancestral tissé entre l’être et la nature. Il était naguère singulièrement étroit dans la tradition corse, tant la société était quasi-exclusivement agraire. Aussi, tout naturellement, a granitula est en symbiose avec a fiera qui à l’origine était le point de ralliement des bergers en période de transhumance.

Brisons-là cette énumération, qui convoque le passé pour mieux sérier le présent. Désormais ceux qui s’acheminent in campu di fiera, poussés par les voix célestes ou friands de découvertes laïques, sont pleinement conscients que leur quête ne sera pas galvaudée. Elle s’inscrira sans l’esquisse de l’ombre d’une restriction dans un panel riche et varié fondant dans un même creuset pieux et profanes, croyants agnostiques ou athées. Comme si ce lieu polissait les différences, lui qui sait si bien s’accommoder des pics éthérés qui l’encerclent et le débonnaire lac qui le borde.

Casinos champêtres

Passer sous silence l’attrait pour le jeu de cartes qui motivait exclusivement certains serait taire un aspect important de cette foire. Ignorant le précept de Confucius « La confiance dans le hasard est une attitude de vaincu », des joueurs s’installaient aux tables dites de chemin de fer pour des parties pendant lesquelles de fortes sommes d’argent changeaient de mains. Il arrivait qu’un éleveur perde en une nuit l’essentiel de ses revenus de l’année. D’autres empochaient le pactole. Tous ces flambeurs se retrouvaient aussi devant les tapis verts de la roulette, les uns pour tenter, selon le jargon, de se refaire, les autres se disant dans une bonne passe, voulant accroître leurs gains. Des scènes cocasses ou insolites se produisaient. Tel avait mis un écriteau sur sa voiture « À vendre, bon prix pour cause de pertes au baccarat. » Une personne âgée qui perdait systématiquement ses paris s’endormit, sans doute lasse de sortir méticuleusement ses billets d’un grand portefeuille. Un joueur assis à ses côtés lui dit gentiment : « O ziu avete u sonnu. » Et le malchanceux de répondre malicieusement : « Qui u cascianu u sonnu. »

U pipaghju di tandu

D’hier à aujourd’hui, a fiera niulincha parvint à chasser ces vieux démons qui tentaient de s’imposer. Elle a su évoluer, se ressourcer et présenter un visage sans fards. Des fondamentaux qui permettent aux couteliers de proposer leurs créations forgées dans la qualité, aux producteurs de miels, charcuteries, gâteaux, vins et spiritueux, de montrer leur savoir-faire et heureux de le faire savoir. Partout les stands fleurent bon le terroir, renvoyant à Proust et sa madeleine.

Un regret cependant u pipaghju portant curpettu et capellone n’est plus. Il était incontournable, connu de tous et pouvant compter sur une fidèle clientèle. Il proposait fume-cigarettes et pipes de toutes sortes, fabriqués dans le bois réhaussé de sculptures attrayantes. Au gré de son humeur, il lui arrivait d’entonner « A moi pipa era di bussu, dambru finu u bucchinu. »

Voilà à grands traits campée le tableau de la doyenne des foires de l’île. Elle a su grâce à un groupe de passionnés retrouver une seconde jeunesse. Celle qui lui confère un attrait renouvelé chez tous ceux qui déploraient que durant quelque temps elle perdît une partie de son âme.

Eri e dumane

Sans aller jusqu’à évoquer une révolution copernicienne, rien n’empêche d’affirmer que tout est rentré dans l’ordre des choses, lui ouvrant largement les chemins du succès renouvelés pour encore bien des lustres.

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