Les sentinelles de l’oubli

Le 8 septembre 1943, l’île se soulevait. Elle devenait le premier département français libéré, huit mois avant le débarquement victorieux des alliés. L’histoire officielle rechigne encore trop à donner sa juste place à ce chapitre corse, teinté d’héroïsme.

Par Jean Poletti

Londres préconisait d’attendre. Sans doute outre-Manche, l’état-major jugeait-il l’initiative insulaire prématurée et partant vouée à l’échec. Mais la Résistance organisée autour du Front national ne voulait plus se limiter à des actions factuelles, aussi intrépides fussent-elles. Après concertation avec des responsables de l’armée des ombres, le jeune Léo Michelli imprima l’ordre d’insurrection qui fut transmis aux diverses cellules. À Ajaccio, Maurice Choury juché sur le toit d’un véhicule haranguait la population l’incitant à se dresser contre l’occupant fasciste et nazi. En Alta Rocca, Castagniccia, Nebbiu et ailleurs, la Résistance affronta les forces de la Wehrmacht, des sinistres SS et autres suppôts de Mussolini. Batailles âpres en maints lieux à l’image de Carbini. Partout l’objectif consistait à désorganiser et affaiblir les forces ennemies. Les mettre sur la défensive et en barrant leur progression.

Le maquis de l’espoir

La confrontation se voulait inégale. Les résistants n’ayant que des fusils de chasse, de la dynamite et des mitraillettes pour affronter des régiments puissamment équipés et possédant même des engins blindés. Qu’importe cette différence au regard de la bravoure de ceux qui avaient comme indéfectible alliée la liberté. Celle qui leur permit de pallier partiellement le handicap logistique en multipliant les embuscades et la stratégie du mouvement, dans ce maquis qu’ils connaissaient si bien. Certains perdirent la vie, tombant sur cette terre qu’ils avaient tant aimée. Mais comme l’affirmait le Chant des Partisans « Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. »

Ces bandits d’honneur, comme les qualifia dans un livre Maurice Choury, reçurent les renforts diligentés par le général Giraud.

A libertà o a morte

Ce fut l’opération Vésuve. Des hommes du second bataillon, acheminés par le sous-marin Casabianca de l’intrépide commandant l’Herminier, constituaient la première vague. Puis arrivèrent des Tabors et Goumiers qui s’illustrèrent notamment lors de l’assaut de Teghime, enlevé au corps à corps. Il s’agissait du verrou qui empêchait toute avancée vers Bastia où affluaient les colonnes allemandes.

Ces hauts faits d’armes, fruits d’initiatives collectives et d’actions individuelles, furent magnifiés par de Gaulle lors de son discours Place du Diamant, un mois après la libération de l’île. « Jamais la Corse n’a cru à la défaite. Les patriotes corses auraient pu attendre que la victoire des armées alliées réglât heureusement leur destin. Mais ils voulaient eux-mêmes être des vainqueurs. Ils jugeaient que la libération ne serait point digne de son propre nom si le sang de l’ennemi ne coulait pas de leurs propres mains, et s’ils n’avaient pas leur part dans la fuite de l’envahisseur. »

Poignante lettre

Oui, sans équivoque ni atermoiement, ce petit morceau de terre ceinturé d’eau signifia d’emblée un refus à Vichy, à Pétain, et son abjecte poignée de main à Hitler lors de la recontre de Montoire paraphant l’acte de collaboration.

Mais ce courage qui tutoie la vaillance et le dévouement aura été payé au prix suprême par des citoyens devenus symboles à jamais ancrés dans la mémoire collective. Leur liste est longue et nous ne pouvons ici la dresser de manière exhaustive.

Parmi ces noms figure celui de Jean Nicoli. Arrêté, torturé dans les geôles bastiaises, il demeura muet lors de son long supplice. Ne livrant aucun nom, lui qui les connaissait tous. Défiguré, meurtri ses bourreaux ajoutant l’ignominie à la cruauté le décapitèrent à la hache. Détail d’autant plus poignant, son exécution eut lieu quelques jours avant l’insurrection et la débâcle de ses assassins. Peu avant sa mort, Jean Nicoli griffonna quelques mots à ses enfants, Francette et Don Jacques sur un paquet de cigarettes. « Tout à l’heure je partirai. Si vous saviez comme je suis calme, presque heureux de mourir pour la Corse et mon parti. Ne pleurez pas, souriez-moi. Soyez fiers de votre papa. Il sait que vous pouvez l’être. La tête de Maure et la fleur rouge, c’est le seul deuil que je vous demande. Au seuil de la tombe, je vous dis que la seule idée qui, sur notre pauvre terre me semble belle, c’est l’idée communiste. »

Écouter Aragon

Chez nous aussi, Aragon et son poème La Rose et le Réséda chuchote à nos oreilles « Celui qui croyait au ciel/Celui qui n’y croyait pas/Tous deux adoraient la belle prisonnière des soldats. » Un appel à la résistance par-delà les différences et les croyances qu’épousèrent jusqu’à leur ultime souffle des êtres habités de probité et de vertu. Ces tombeaux de la gloire accueillirent parmi d’autres Danielle Casanova, André Giusti et Jules Mondoloni, Dominique Vincetti, Fred Scamaroni, Henri Angelini. Ils reposent comme tous leurs frères de combat, drapés du suaire de l’éternelle reconnaissance qui défie la fuite du temps. Ils furent rejoints par le téméraire Dominique Lucchini. Lui ne tomba pas sous les fourches caudines de l’oppresseur et vécut avec le souvenir de ses camardes prématurément sacrifiés sur l’autel de la bravoure et de la grandeur d’âme.

Le téméraire de Zérubia

Pourtant celui que l’on appelait Ribellu multiplia les coups d’éclat. Dans un entretien qu’il m’accorda voilà bien des années, le natif de Zérubia me confia : « J’aurais dû mourir dix fois. J’ai eu de la chance. » Parmi ces anecdotes, celle-ci : « J’étais dans une micheline pour livrer des armes. Un officier des chemises noires accompagné de plusieurs soldats me scrutait. M’avait-il reconnu ? Je me suis approché de lui et lui mettant discrètement mon pistolet contre le ventre, je lui murmurai si tu donnes l’alerte tu meurs, si tu te tais tu vis. » Et alors ? la réponse fut teintée d’humour « Il a vécu. » Ou encore : « Trois types de l’OVRA m’interpellent. J’assomme le premier d’un coup de tête, je m’empare de son arme et tue les deux autres. » Et l’homme du 18 juin d’en faire l’éloge : « Patriote magnifique de vigueur physique, de courage, de calme, d’énergie, dont les exploits surprenants ne se comptent plus. »

Vérité amputée

Ces chapitres écrits avec le sang et l’abnégation eut son point d’orgue avec le rejet du joug tyrannique. Huit mois avant l’opération Overlord prémices du succès. Pourtant la doxa ambiante s’accorde encore à affirmer que Sainte-Mère-Église et Bayeux furent les premiers endroits libérés. Si l’histoire est la science du passé, nul doute qu’en l’occurrence elle s’avère falsifiée. Aurons-nous la cruauté de rappeler qu’alors la Corse se soulevait, Pétain était encore adulé sur le continent. Comme ce fut le cas lors de son discours au balcon de l’hôtel de ville de Paris le 26 avril 1944. Et de déclarer notamment : « Je ne voulais pas passer dans la capitale sans venir vous saluer, sans venir me rappeler à votre souvenir. » Propos sordides où le paternalisme avait en écho complice les acclamations de milliers de personnes, alors qu’en contre-point, l’île savourait sa liberté depuis cent-quatre-vingt jours !

Pas de « nuit et brouillard »

Passé aussi sous silence , ou presque, dans les ouvrages scolaires le fait que chez nous aucun juif ne fut livré pour partir dans des wagons plombés, lors de voyages au bout de l’enfer. Voilà qui tranche singulièrement avec la sinistre rafle du Vel’ d’Hiv assurée par la police française aux ordres de Bousquet. Ces déportations vers les camps d’extermination s’inscrivaient dans le plan « Nuit et Brouillard » initié par le régime d’un fou sanguinaire et qui fit tant de disciples dans notre pays.

Que l’on nous comprenne bien. Nulle velléité ici de quémander louanges et lauriers. Mais simplement qu’un passé à nul autre pareil, aux accents d’épopée, ne soit plus enseveli sous les cendres de l’oubli. Par une réécriture partiale et fallacieuse qui gommerait une vérité au profit de l’imposture.

Île des Justes

Des associations s’escriment, depuis longtemps déjà, pour tenter de faire rectifier ce qu’en euphémisme on nommera d’inexactitudes. Le gouvernement israélien l’a fort bien compris, voulant conférer à la Corse le statut d’Île des Justes. Mais du côté des ministres des armées successifs, voire dans les allées élyséennes, la mobilisation ne paraît pas encore inscrite au fronton de l’urgence.

Alors comme de coutume en ce début septembre, notre communauté commémorera un épisode qui fait resurgir le devoir de mémoire dans ce qu’il a de plus étincelant. Des élèves liront des textes, aux pieds des stèles seront déposées de belles gerbes. Tandis qu’en sourdine, dans les cœurs et les esprits, s’égrènera Le Chant des partisans et son fameux : « Ami, entends-tu le cri sourd du pays qu’on enchaîne. »

Les échos de Malraux

Puisse-t-il ne jamais être supplanté par La complainte du partisan qui lucide s’inquiétait. « Le vent passe sur nos tombes/ La liberté reviendra/On nous oubliera/Nous rentrerons dans l’ombre. » Voilà hypothèse qui ne doit jamais se produire, ici davantage qu’ailleurs. Car notre région fut aux heures les plus opaques un exemple isolé. Il éclaire et signifie que le mal incarné trouve sur son chemin des personnes qui se dressent et offrent leur existence pour que triomphe en épilogue la liberté. Et en paraphrasant le fameux texte d’André Malraux « Entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège », il n’est pas usurpé de dire que l’ensemble des résistants corses, célèbres ou anonymes, ont droit à trôner dans notre panthéon de l’éternité.

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