Le symbole bafoué

Edito

Par Jean Poletti

Le 27 mai est la Journée nationale de la Résistance. Une date qui ploie sous l’impérissable image ancrée dans la mémoire collective de ces courageux combattants sans uniforme qui se dressèrent contre la barbarie. Le chef de l’État a souhaité jalonner ce point d’orgue par une série de manifestations s’étendant sur plusieurs mois dans l’Hexagone. Le plateau de Glières, la rafle des enfants d’Izieu en sont des exemples éloquents. Ici, l’hommage aux martyrs. Là, le souvenir de héros connus ou anonymes. Partout l’évocation d’hommes et de femmes drapés dans la liberté qui confinait parfois au suprême sacrifice. Tous ces rendez-vous du souvenir sous les cieux continentaux laissent dans l’île un sentiment d’oubli. Non pas qu’ailleurs ces instants de recueillement soient le moins du monde usurpés. Mais nombreux auraient apprécié que la Corse ne fut pas exclue de ces nombreuses étapes. Aurait-il été incongru que le programme inscrive ici aussi une escale? Fâcheux oubli. Méconnaissance d’une épopée décrite dans le livre de Maurice Choury Tous bandits d’honneur. Assurément les hauts-lieux propices à la commémoration jalonnent littoral et intérieur. La geôle où fut décapité Jean Nicoli, Fred Scamaroni qui se donna la mort pour ne pas parler. André Giusti et Jules Mondoloni tombés les armes à la main. Dominique Vincetti, cerné avec des camarades à Casta, refuse de se rendre, abat onze chemises noires et meurt criblé de balles. Dominique

Lucchini, dit Ribellu, aux multiples coups d’éclat dont le général de Gaulle fit l’éloge «patriote magnifique de vigueur physique, de calme, de courage, d’énergie dont les exploits surprenants ne se comptent plus». Danielle Casanova, devenue icône. Le sous-marin Casabianca et son commandant Jean L’Herminier débarquant opérateurs radio, armes et munitions sur des plages que réceptionnaient des maquisards. L’énumération est partielle, tant d’autres méritent d’être inscrits au fronton indélébile de l’héroïsme. Voilà qui aurait à tout le moins mérité une escale présidentielle en terre insulaire. Certes, cela n’obèrera pas le traditionnel 27 mai. Il se concrétisera par des allocutions au pied des monuments aux morts de nos communes. Mais osons dire qu’elles s’intègreront dans le message national sans aucun particularisme insulaire. Et pourtant cela aurait été amplement mérité. Ne fut-ce que pour honorer une île qui se débarrassa de l’occupant huit mois avant le reste du pays. Devenant ainsi le premier département libéré. Et dans une coïncidence éloquente, tandis que l’insurrection gagnait Ajaccio, Bastia et maintes communes, à Paris, Pétain prononçait un discours au balcon de l’Hôtel de Ville applaudi par une foule dense. Ne soyons pas manichéens. Chez nous aussi certains jouèrent la carte de la collaboration. La délation ne fut pas absente. Et il est désormais établi que certains maquisards furent dénoncés et pris dans les filets des sbires de Hitler, Mussolini, ou d’insulaires de la milice de Darnand. Un revers de la médaille qu’il convient de ne pas occulter malgré la fuite du temps, afin de ne pas ternir l’éternel sommeil de ceux que berce ce vent de liberté qui guidait leurs pas. En corollaire, il convient d’inscrire dans le marbre de l’intemporalité l’abnégation d’êtres pétris d’idéal qui se rangèrent derrière la bannière de l’honneur transcendant ainsi les clivages politiques ou philosophiques. Et reviennent par bribes, le sublime poème La Rose et Le Réséda de Louis Aragon « Celui qui croyait au ciel/Celui qui n’y croyait pas/Tous deux adoraient la belle/Prisonnière des soldats.» Cet hymne au légitime combat contre l’inique oppresseur reçut ici un écho à nul autre pareil. Pourtant d’un grief, l’autre, il est encore difficile de faire admettre dans le landernau national et les instances officielles que la Corse se défit, seule et avant les autres, de l’infâme joug d’une idéologie barbare. Aussi serait-il temps que des manuels d’histoire et le roman national cessent de dire que Sainte-Mère-Église fut le premier coin de terre où fut chassé l’envahisseur. Si l’histoire est comme il se dit la science du passé elle a un devoir de vérité. Dans ce droit fil, il serait grandement temps qu’elle s’imposât sans zones d’ombres ou flagrantes inexactitudes. Ceux qui payèrent de leur sang un engagement le réclament de leur voix d’outre-tombe. Ce ne serait qu’élémentaire justice qu’ils soient non seulement écoutés mais également entendus. Le poignant adieu de Jean Nicoli griffonné sur un paquet de cigarettes vaut à lui seul plaidoyer pour rétablir les faits encore trop souvent édulcorés ou amputés « Tout à l’heure, je partirai. Si vous saviez comme je suis calme, presque heureux de mourir pour la Corse et pour le parti. » Une destinée qui eut quelque résonance sur le continent. Et notamment dans la commune de Taverny, dont Florence Portelli est l’efficiente maire, qui inaugura une rue baptisée du nom de cette immortelle figure de la Résistance. En bannissant l’idée hégémonique de cette période de nuit et brouillard, la population insulaire aurait sans conteste apprécié que le tour de France commémoratif fasse aussi un détour sur nos rivages. Ce ne sera pas le cas. Comme si se vérifiait la prémonitoire chanson «La Complainte du partisan» d’Emmanuel d’Astier et Anna Marly « Le vent souffle sur nos tombes. La liberté reviendra. On nous oubliera… »

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