La derniere Valls

Edito

Par Jean Poletti

Il en devient presque sympathique Manuel. Sa constance pour pourfendre tout ce qui implique la Corse s’apparente aux trépignements d’enfants que plus personne n’écoute. Il veut exister comme ces toréadors déchus, écartés de l’arène. Sitôt que se tend un micro ou qu’une caméra s’allume, il plante ses banderilles sur le dos d’une île qui se cherche un destin. L’autonomie ? « Je m’opposerai de toutes mes forces à cette idée qui me paraît dangereuse pour notre pays.» Sa dernière déclaration sur CNews relève sans conteste de la gesticulation médiatique, tant son isolement le range dans la case des inaudibles. Brisons net le quiproquo. Disons qu’il a pleinement le droit de livrer son sentiment. À condition toutefois qu’il soit dépouillé de cette suffisance, presque de morgue, en décalage flagrant avec l’absence d’écho de celui qui désormais prêche dans le désert. Péremptoire, l’ancien Premier ministre ajoute en substance que « la France n’est pas une addition de tribus ». Ou encore que le processus s’apparente à «constitutionnaliser le communautarisme». N’en jetez plus la cour est pleine! Paradoxes, celui qui quémanda lors des législatives l’investiture d’En Marche, pourfend son créateur venu en son temps faire campagne dans l’île sur des thématiques girondines. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse de la parole. Telle semble être cette fois l’attitude d’un homme sans troupes ni mandats. Mais lui persiste et signe. Il veut encore se persuader qu’il existe. À ses yeux la solitude, comme le chantait Ferré, ça n’existe pas. Les esprits cruels pourraient fort bien lui rappeler son incursion électorale en terre catalane. Malgré son cuisant revers, il annonça fier comme un hidalgo y avoir freiné l’indépendantisme. Repli stratégique en France « afin de se rendre utile », alors que peu avant il annonçait sans ambages qu’il allait s’enraciner dans son pays d’origine. Méandres ? Nullement si l’on en croit Edgar Faure stipulant que ce ne sont pas les girouettes qui changent, c’est le vent. Une doctrine aussi virevoltante que la muleta. Mais la Corse est d’évidence son terrain de jeu privilégié. Après avoir repris l’antienne de l’omerta assimilée à une complicité générale des insulaires, il entame celle de la dislocation de l’unité nationale dont les accords de Beauvau risquent d’être le fer de lance. Rien ici ne trouve grâce à ses yeux. Et pourtant n’eut-il pas comme mentor un certain Michel Rocard ? N’était-il pas dans son giron quand ce dernier assénait dans une retentissante tribune au Monde intitulée «Corse: jacobins, ne tuez pas la paix!» Au risque d’insister plus que de raison, tout indique que la mue est surprenante quand on passe du credo de celui qui scella la paix en Nouvelle-Calédonie à l’argumentaire de Jean-Pierre Chevènement. Symboles éloquents ? L’un dort de son éternel sommeil à Monticello, l’autre démissionna durant les fameux Lundis de Matignon initiés par Lionel Jospin. Manuel Valls dont il convient en incidence de saluer sa farouche défense de la laïcité suscite à tout le moins l’interrogation sur ces assauts répétés contre une île, que n’osent pas entamer, fut-ce à fleuret moucheté, les responsables de Rassemblement national. Mais ce qui interpelle n’est rien d’autre que la cécité d’une personne qui du haut de son faux Aventin, conséquence de son rejet des urnes, croit encore jouer un rôle dans le concert politique. Une sorte de syndrome de la roche Tarpéienne ? Sans convoquer Freud ou Lacan, cette omniprésence de la Corse dans sa dialectique ne peut qu’interroger. Sancho Panza, fidèle écuyer de Don Quichotte, confondait les moulins à vent avec des géants. Toute comparaison écartée, le Sénèque au petit pied ne se trompe-t-il pas en assimilant la Corse à une plaie risquant de contaminer l’Hexagone ? Et si la réponse était dans cette formule de Michel Audiard : « Je suis ancien combattant, militant socialiste et bistrot. C’est dire si dans ma vie j’en ai entendu des conneries.» On veut croire que Valls a de l’humour, aussi ne fera-t-il pas grief de cet emprunt au dialoguiste, entre autres, des Tontons Flingueurs. Pour clore cette parenthèse quelque peu légère, nul ne jettera la pierre au pourfendeur insulaire patenté. Il a des excuses. Lui qui rêvait d’un destin national dut se replier sur un poste de chroniqueur intermittent. Mais au nom de la hauteur de vue et des fonctions qu’il occupa naguère, il devrait avoir l’élégance de bannir le vulgaire anathème à l’endroit de la Corse, plus proche des discussions de comptoir que de la sémantique élaborée. Ce qui bien évidemment ne le priverait pas de faire valoir son aversion pour le processus institutionnel en cours. Même si son professeur émérite se retourne dans sa tombe balanine. Et si un certain Mitterrand, dont il fut un disciple, disait en amicale invite lors de l’élaboration des statuts: «Corses, soyez vous-mêmes.»

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