Du temps de l’insouciance – Felicita

Par jean-Pierre Nucci

Chaque mois, notre magazine vous ouvre une fenêtre sur l’univers de Jean-Pierre Nucci en publiant un extrait de son œuvre Du temps de l’insouciance, felicità. Page après page, l’auteur nous transporte dans l’Ajaccio des années 70, entre plages, brasseries et nuits festives, où l’insouciance et la liberté dictent le rythme des jours. Nous vous invitons à savourer ici, chaque mois l’intégralité des chapitres.

Chapitre 6

Bien avant le commencement

Aiaccio, été 1966. Plage du Ricanto.

9 heures, l’Estafette s’engagea dans la petite piste qui menait à une esplanade bordée d’eucalyptus. Les essences annonçaient la baignade. Nous étions aux confins de la ville, à faible distance de l’aéroport Campo del Oro ; la plage n’était plus très loin, c’était la préférée de la famille, hormis celle de Capo-di-Feno. Ces deux sites avaient en commun d’être ouverts sur le large et de s’étendre sur une belle longueur. Mon père racontait qu’il se baignait autrefois sur cette plage avec ses amis. Dans la maison, des photos rangées dans un album confirmaient ses affirmations. On pouvait admirer son corps d’athlète, vêtu d’un seul slip de bain, faisant le pitre sur le sable avec sa bande d’amis. Sans le vouloir, j’étais tombé sur un tirage sépia où il apparaissait aux côtés de deux jolies jeunes filles alanguies. Ma mère soulevait les yeux vers le ciel quand on l’exhibait ; j’ignorais la raison pour laquelle on la conservait, peut-être voulait-il exciter sa jalousie, mais j’étais encore trop jeune pour apprécier ces subtilités.

Quelque temps avant de garer l’estafette sur le terre-plein, nous avions fait une halte tout près d’un pont en pierre qui enjambait la ligne de chemin de fer. Mon père s’arrangeait toujours pour que notre présence coïncide avec l’apparition de la micheline. Voir ce minuscule train, jaune et rouge, rouler sur les rails m’émoustillait. Il se perdait dans le maquis en émettant un son puissant qui m’était agréable.

La plage maintenant. En retrait du sable, un établissement balnéaire mettait à disposition de la clientèle des cabines de déshabillage. Nous en louions toujours une auprès du propriétaire. Ma mère tournait la grosse clé dans la serrure et la porte s’ouvrait sur un espace étroit muni d’un banc en bois. L’exiguïté était contraignante. Il fallait pourtant se dévêtir, pantalon, chemise, chaussures, chaussettes, puis enfiler un maillot. Le mien était de couleur rouge. Ainsi paré, je parcourais l’espace qui séparait la cabine du rivage de manière véloce afin de prémunir ma voûte plantaire de la brûlure du sable chaud ; craignant de me voir disparaître, englouti dans les fonds marins, ma mère m’ordonnait d’arrêter ma course à la bordure de l’eau et de l’attendre. Je lui obéissais sur-le-champ, enfin pas tout à fait, je m’immobilisais au moment où mes pieds s’enfonçaient sous la surface, pas avant, ce qui avait pour effet de l’agacer. Son inquiétude était légitime, je nageais comme un sous-marin. Plus encore, il m’était recommandé d’humidifier ma nuque afin de me garantir contre les risques d’électrocution :

  • Encore, encore, allez !
  • Oui maman.

Pour tout dire, je détestais ce rite, moi, je préférais aller vite, m’étendre sur l’eau puis disparaître dessous, un vrai sous-marin disais-je, au grand désespoir de ma mère qui intimait à mon père d’agir prestement. Il s’exécutait et me soulevait de ses bras puissants en riant aux éclats. Lui aussi nageait sous la surface. Nous avions une panoplie de jeux bien à nous. D’abord « dessous- dessus », il s’allongeait sur l’eau, je grimpais sur son dos, puis une fois bien campé, il se propulsait avec ses bras sans respirer. C’était rigolo, puis c’était le moment des plongeons. On s’éloignait du bord, assez pour que la surface de l’eau recouvre sa poitrine. Là, il me tenait les mains, je prenais appui sur son ventre dodu pour gagner ses épaules. Une fois bien calé, en équilibre, il m’encourageait à plonger. Nous étions capables de recommencer l’exercice plusieurs fois d’affilée sans nous lasser sous le regard bienveillant de ma mère. Je la trouvais belle malgré son ventre rond et son accoutrement pathétique. Comme la plupart des femmes elle portait un horrible bonnet à fleurs. Au large, des barques de pêcheurs aux couleurs infinies, bleue, rouge, jaune, verte, semblaient se reposer sur l’eau. Peu de personnes prenaient la peine de les admirer, quelques badauds, sans plus. L’une d’entre elles me rappelait celle de mon grand-père, une Rocca, avec laquelle il m’emmenait pêcher près de la Guardiola.

Dans ces instants-là, nous partions de bonne heure, bien avant le lever du soleil, le vieux port se trouvait à proximité, quelques minutes à peine, impatient de gagner le coin de pêche. En peu de temps nous nous retrouvions dans la cale, le moteur six chevaux poussait la petite embarcation avec énergie, on passait à faible allure la citadelle, puis la place Miot ainsi que la plage Trottel pour rejoindre la balise. Le temps d’appâter avec des vers de terre achetés la veille au magasin de pêche qui se situait près des quais et nous étions parés pour prendre toute la mer. C’était d’un avis général un bon coin à Barquettes[1]. Des poissons de roches avec lesquels on préparait la soupe. Nous en prenions beaucoup, assez pour remplir un seau. On ferrait aussi des girelles (iridines) communes, royales, serrans (blages). Les sorties s’avéraient profitables. Quelle félicité de vivre ainsi. Toute mon attention de jeune garçon était tournée vers ces loisirs. Les autres saisons étaient austères, il fallait travailler à l’école et je dois reconnaître que cela m’ennuyait.

Midi, la chaleur montait en intensité sur cette plage du Ricanto. Mon père sonnait l’heure du départ. On passait d’abord par la cabine où on se rhabillait. C’était incommode. On m’exhortait à bien m’essuyer, puis à ôter tout le sable collé sur moi. Cela fait, mon empotement était si grand que ma mère m’aidait à enfiler mes vêtements, j’avais chaud dans ce réduit, tout le plaisir du bain disparaissait avec ces gesticulations. Une fois vêtus de nos habits de citadins, nous regagnions l’Estafette stationnée au soleil. On s’engouffrait à l’intérieur comme on engouffre le poulet dans le four. L’air était suffocant, trop pour mon corps d’enfant. Jamais avare d’une bonne action, ma mère soulageait ce mal en pressant mon front avec une serviette humide. La fourgonnette démarrait enfin, le vent s’engouffrait dans l’habitacle et fouettait nos visages. Nous avions l’impression de revivre. On traversait Aiaccio pour atteindre le « Parc Berthault » un quartier excentré du côté des îles Sanguinaires où se situait notre domicile. Nous logions dans un appartement avec deux chambres. J’avais conscience que je partagerais bientôt la mienne avec un petit frère ou une petite sœur.

De la terrasse on pouvait admirer d’un simple regard le golfe dans sa presque totalité. Moi je regardais à l’aplomb de l’immeuble, du côté des fonds rocheux. Je les scrutais comme d’autres scrutent le ciel à la recherche des étoiles filantes. Quelquefois, j’identifiais une bande de saupes, à d’autres moments des mulets dont les écailles scintillaient au soleil, ou un gros loup qui chassait et ce spectacle me troublait. La pêche était indissociable de la famille. Il m’était arrivé plus d’une fois d’entendre mon grand-père, mes oncles, mes cousins raconter des histoires invraisemblables, des prises miraculeuses dans les environs de la botte[2] de Capo-di-Feno. Bien avant le coucher du soleil, ils naviguaient vers ce lieu à la rame depuis l’anse de Minaccia pour y déposer des lignes mortes dans des endroits bien pensés qu’ils relevaient le lendemain au petit jour. Des dentis[3] étaient ferrés et ramenés à terre après d’âpres luttes. Ces récits me faisaient rêver et j’avais hâte de grandir pour les réaliser.

Après le déjeuner, la sieste était obligatoire, c’était la règle, je renâclais, puis je finissais par m’endormir jusqu’au moment où ma mère me réveillait. Le jour était loin d’être fini, alors nous regagnions la plage, non pas celle du Ricanto, mais bien celle à l’aplomb de l’immeuble, proche du Cabanon Bleu, où j’étais certain de retrouver Patrick et Laurent.

Ces deux-là s’élancèrent vers le rocher au loin qui effleurait l’eau, L’envie de les imiter me démangeait, mais j’avais pour consigne de demeurer sur le sable. Ils étaient déjà à mi-parcours quand ils m’encouragèrent à les rejoindre. D’un œil furtif je vérifiais si j’étais l’objet de toutes les attentions. Ma mère était occupée ailleurs, elle entretenait une conversation animée avec une autre maman. Je m’élançais à mon tour. Mes dispositions de sous-marinier, à moins de posséder dix poumons, étaient inappropriées pour l’occasion. Je décidais donc de me déplacer à la surface comme mes jeunes amis, de ramper comme Rahan, ce jeune héros de bande dessinée auquel je m’identifiais. Comme lui, les yeux rivés sur le récif, j’agitais mes petits bras fluets à la façon d’un moulinet. La technique était efficace, j’avançais doucement, mais sûrement, par endroits je prenais soin de ne pas trop remuer mes jambes afin de ne pas racler la roche couverte d’oursins. Ramasser une épine dans le pied était fréquent et l’expérience s’avérait à chaque fois déplaisante. Un, deux, trois, encore un effort ! Je haletais, mes muscles tétanisaient, Patrick me tendit la main à laquelle je m’agrippais comme un naufragé à une bouée de sauvetage. C’était gagné. Nous convenons après-coup que nous étions de véritables nageurs. Nous gagnâmes le rocher suivant, puis l’autre, et encore plus loin jusqu’au moment où nous entendîmes nos mères respectives hurler après nous.

Au fil de mes jeunes années, je finis par connaître ce coin par cœur, non seulement sa surface mais ses fonds. Ses failles, ses cavités, ses trous me devinrent familiers du jour où je décidai de les visiter avec mon masque, mes palmes et ma fouine. Pendant que mon jeune frère jouait à la lisière de l’eau à faire des pâtés, moi je chassais. On partageait nos maigres affaires avec Patrick. Nous alternions nos sorties, il nous arrivait d’explorer les fonds assez loin, jusqu’à la chapelle des Grecs. L’apprentissage fut progressif, nous commençâmes par l’épuisette, gobis, mulets, saupes, poissons de roches, puis nous poursuivîmes avec la fouine, poulpes, crabes puis, quand nos corps d’adolescents furent prêts à accomplir des prouesses physiques, nous troquâmes la fouine pour le fusil harpon. Nous ramenions chaque jour du poisson à nos parents, vieilles, labres, merles, rascasses… Chez moi, ma mère le cuisinait de différentes façons, en soupe, en friture, en beignet. Qu’il était doux de vivre ainsi.

Quelques années plus tard, au temps béni de l’adolescence, l’été nous offrait d’autres distractions. Le fameux parc Berthault[4] un lieu magique, propice à bien des loisirs, se situait à proximité. On y jouait au football, au jeu dit Cacavelli[5]. Il y avait en retrait de la route qui menait à un fort dit italien, un camp retranché datant de la seconde guerre mondiale, une maison abandonnée que nous investissions accompagnés de jeunes amies de notre âge dans l’intention de nous unir. Dans la pièce la plus spacieuse, on posait au sol un mange-disque, quelques vinyles, des 45 tours, puis on lançait des chansons douces comme « Mourir de plaisir » de Michel Sardou ou « De toi » de Gérard Lenormand, et encore « Le premier pas » de Claude Michel Schonberg. Des slows pendant lesquels chacun se rapprochait de l’autre les pensées émues. Puis quand la lassitude nous gagnait, que nos corps désiraient se dégourdir, on s’écartait les uns des autres et nous dansions sur des chansons plus rythmées comme « Tonight » The Rubettes ou « Lady Lay » de Pierre Grocolas « Kung-Fu Fighting » de Carl Douglas. Quelquefois, nous entamions des parties cache-cache dans les alentours où les planques ne manquaient pas. À l’occasion on n’hésitait pas à dérober les fruits qui se trouvaient à portée de nos mains dans les jardins privés. J’adorais les nèfles, les grenades, mais aussi les prunes. Avant le soir venu, nous allions prendre un dernier bain au Cabanon Bleu où l’on continuait à s’empiffrer en dévorant des crevettes vivantes que l’on attrapait avec des épuisettes dans des cavités peu profondes.

*

Quelques années plus tard, ma famille déménagea au Forconu. Un quartier où je me fis d’autres amis : Jean, Jean-Luc, Joseph, Pierre, Jean-Baptiste et bien d’autres. Les prénoms de l’Évangile étaient bien représentés, seul Victor dépareillait de cet inventaire religieux. Nous errions aux alentours de la place Trottel, la plage était toujours aussi médiocre, les grains se mélangeait à la terre_ aux cailloux_ et la mer profonde. Après le bain nous étalions nos corps mouillés d’adolescents à même le sable. Le temps s’écoulait entre la baignade et l’écoute de chansons italiennes divulguées par le poste radio de notre amie Olga : « Vado via » de Drupi « Tu » d’Umberto Tozzi… Ainsi disposés, les uns proches des autres, on se divertissait d’un rien, de rigolades, de considérations légères. À 17 heures, quand le soleil commençait à décliner, on gagnait le terrain de football situé dans l’enceinte de l’école annexe. Attention ! C’était sérieux. Il n’était pas question de perdre un match, le jeu était rude, dépourvu de malveillance, mais engagé. La partie durait jusqu’au dîner. Moi j’emmenais toujours mon petit frère avec moi, ma mère me le collait dans les pattes sans que je puisse m’y opposer, cela ne m’ennuyait pas trop, sauf les jours où une boum était prévue. Sans cela, il se faisait discret. Après la partie de ballon, on rentrait à la maison l’estomac dans les talons. Nous dînions grassement, ensuite mon cadet allait se coucher, moi je ressortais rejoindre les amis près de la statue de La Pudeur.


[1] Serran écriture.

[2] Petite ile rocheuse.

[3] Dentis ou dentex. Poisson blanc de forte taille.

[4] Parc Bertault : du nom de son créateur, Armand Bertault, était un jardin botanique comportant plusieurs essences rares et exotiques.

[5] Cacavelli : un jeu cruel où celui qui perdait était passé à tabac.

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