Guardiane, ces femmes qui veillent
Entre Corse et Italie
Au Palazzo Grenoble, à Naples, l’exposition Guardiane s’est ouverte lors d’une soirée où les photographies des Italiennes Louises Will et Monica Toscani ont rencontré les voix de Francine Massiani et Patrizia Gattaceca, accompagnées au piano par Marina Luciani. Né d’une résidence artistique dans le village de Lozzi, ce projet porté par Popularte explore la force et l’ancrage des femmes rurales, tout en tissant un dialogue sensible entre la Corse et l’Italie.
Par Caroline Ettori
En cette veille de Journée internationale des droits des femmes, les salons du Palazzo Grenoble, siège de l’Institut français de Naples, accueillent un vernissage singulier. Les visiteurs sont invités à découvrir les photographies de deux artistes italiennes Louises Will et Monica Toscani qui ont su capturer dans leur objectif une idée de la Corse au féminin. Silhouettes et visages font face au public alors que les voix enveloppantes de Francine Massiani et Patrizia Gattaceca s’élèvent. Après ce moment suspendu, la consule de France à Naples et directrice de l’Institut français, Lise Moutoumalaya accompagne le public vers l’auditorium. Les chanteuses sont désormais sur scène. Patrizia Gattaceca puis Francine Massiani accompagnées au piano par Marina Luciani chantent l’amour et célèbrent les femmes. Un concert d’une élégance rare, à la fois poétique et vibrant emmené par l’énergie des trois interprètes. La salle est captivée par les voix, la musique bien sûr mais surtout par l’émotion qui se dégage de ces chants corses. La barrière de la langue est abolie. Il n’est plus question de corse, de français ou d’italien, le dialogue est instinctif, sensoriel, vrai.
À travers ces images, à travers les voix, ce sont deux territoires méditerranéens liés par l’histoire, les cultures et les femmes qui les habitent, qui se reconnaissent.
Mais si Guardiane résonne ce soir en Italie, l’aventure commence loin de Naples, dans les montagnes du Niolu.
Une résidence artistique au cœur du Niolu
C’est à Lozzi que les photographes Louises Will, de son vrai nom Chiara Pellegrini, et Monica Toscani ont posé leurs valises il y a tout juste un an, en mars 2025.
Leur venue s’inscrit dans le programme Nouveau Grand Tour qui favorise les échanges artistiques entre la France et l’Italie. Dans ce cadre, la résidence d’artistes Popularte en partenariat avec l’Institut italien de Paris a reçu les jeunes femmes durant un mois. « Très vite, l’idée de travailler sur le rôle des femmes dans le rural s’est imposée », explique Fabien Flori, créateur et chef d’orchestre de Popularte. « Ce sont des femmes qui vivent soit par choix, soit par obligation à l’écart de la globalisation », précise Fabien Flori. Des personnes âgées, des femmes actives qui pour certaines ont repris l’exploitation familiale sans y être destinées… Dans ce village du Niolu, ces femmes incarnent une forme de permanence et racontent à leur manière des histoires simples qui témoignent pourtant d’une détermination sans faille.
À peine arrivées, les deux artistes partent à la rencontre des habitantes du village. Monica se souvient : « Les gens nous ont non seulement ouvert leurs portes mais ils ont aussi partagé un peu de leur vie avec nous. C’était très émouvant. »
Gardiennes et protectrices d’une terre
La jeune femme retient la force de ces femmes, leur labeur, leur solidarité aussi et leur appartenance à cette terre comme une manière de résister, de protéger. « Ces femmes assurent une fonction qui surpasse toutes les autres. Elles sont les protectrices du village comme elles sont les protectrices de la mémoire et de la famille. De véritables gardiennes à l’image d’Agathe, 98 ans qui chaque jour se rend au cimetière pour retrouver son mari. Pour rien au monde, elle ne voudrait vivre à Bastia. » Le nom du projet était alors tout trouvé.
« Durant des siècles, les maris se sont absentés au rythme des transhumances, laissant les femmes seules pour veiller sur le village. Cela m’a fait réfléchir au rôle de ces femmes et sur son évolution », ajoute Louises Will. L’artiste s’est pleinement retrouvée dans cette résidence. « L’écologie et le féminisme sont mes deux thèmes de prédilection et les faire dialoguer spécialement pour cette exposition m’a vraiment enthousiasmée. » Une expérience qui aura d’autant plus ému Chiara. « J’ai imaginé mon alter ego Louises Will pour affirmer ma volonté de créer. Pour moi, cette nécessité passe principalement par la photographie qui vient modifier nos sentiments, notre vision des choses. » C’est d’ailleurs ce qui a poussé l’artiste à choisir la Corse. « Je ne connaissais rien de l’île avant d’arriver et mon séjour m’a permis de découvrir non seulement un territoire mais aussi une culture, inconnus. »
Un environnement rural, naturel, sauvage, un univers en soi qui contraste avec le quotidien de la jeune femme. « En un mois, nous n’avons eu quasiment aucun contact avec la vie moderne, loin de la société de consommation », observe-t-elle.
Au terme de leur séjour, les deux artistes disent être ressorties plus fortes de cette parenthèse hors du temps. Et évoquent une identité profondément ancrée dans ses racines, capable aussi d’ouvrir le regard sur le monde insulaire.
Quand la photographie rencontre la musique
L’exposition aurait pu rester un projet photographique, laissant parler les seules images. Mais une autre rencontre va lui donner une dimension nouvelle.
« Fabien m’a parlé de cette résidence et cherchait un lieu à Bastia pour montrer le travail de ces deux artistes », raconte la chanteuse Francine Massiani. J’ai immédiatement pensé à la Casa Reale, un lieu chargé d’histoire où trône un grand piano. Je réfléchissais à ces femmes photographiant d’autres femmes, à ce que cela signifiait… Et l’idée d’apposer des voix sur ces œuvres est venue naturellement. »
Francine imagine un dialogue musical avec Patrizia Gattaceca et la pianiste Marina Luciani. « Je me suis dit que cette forme pluri-artistique serait magnifique. » Patrizia Gattaceca et Marina Luciani ne tardent pas à accepter. « Cela venait de Francine, évidemment que c’était une bonne idée ! », sourit Patrizia qui revient sur cette main tendue vers l’Autre. « L’idée de faire se rencontrer des femmes de Corse et d’Italie, de retisser un lien qui s’est un peu perdu au fil du temps m’a séduite. En plus ce soir, à Naples, c’est encore différent, c’est le sud. » Marina Luciani qui accompagne Patrizia Gattaceca sur U Cantu di i Canti confirme. « C’était une très belle idée et j’ai beaucoup de plaisir à accompagner Francine et Patrizia pour ces représentations exceptionnelles. »
Un pont entre la Corse et l’Italie
« La Casa Reale nous a permis de constater une vraie appétence pour ce mélange de cultures et d’univers », explique Fabien Flori. Le projet a par la suite été présenté à l’Institut français de Naples, qui a décidé de l’accueillir. Pour lui, cette circulation artistique a une signification particulière. « Cela montre qu’il existe un pont réel entre la Corse et l’Italie, qui suscite un véritable intérêt. » Plus qu’un intérêt, le public napolitain est chaleureux. Le vernissage devient un moment de partage et d’échanges. « C’est une belle ouverture », confie Patrizia Gattaceca.
Le voyage continue
L’exposition Guardiane était visible au Palazzo Grenoble jusqu’au 30 mars dernier. Elle restera une étape importante dans cette aventure artistique qui pourrait continuer son voyage en Méditerranée. Comme un prolongement naturel de cette histoire née dans le Niolu, où des femmes, discrètement mais obstinément, continuent de veiller sur leur terre.
Donne di u Mare
En 2026, les voix féminines de la scène corse et les artistes de Popularte poursuivront leur dialogue. À l’occasion des dix ans du Parc naturel marin du Cap Corse, plusieurs projets verront le jour, dont un album réunissant quatre grandes signatures de la chanson insulaire.
Patrizia Gattaceca, Elisa Tramoni, Michèle Sammarcelli et Francine Massiani seront les Donne di u mare, un opus composé de chansons inédites. À travers ce projet mêlant création et amitié artistique, c’est aussi un message de sensibilisation et d’engagement en faveur de la protection de l’environnement qui sera délivré de la plus belle des manières.


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