Doriane Bouisset – Une création entre territoires et identités
Doriane Bouisset est une photographe, monteuse et réalisatrice qui a grandi à Lisula. Elle fait de ses origines situées au carrefour de la Méditerranée – Espagne, Maroc, Corse, France – une grande force d’inspiration. À travers sa création visuelle, elle questionne les liens entre territoires et identités, les récits, les héritages, les paysages, les ponts qui re-lient ces différentes Méditerranées. Doriane Bouisset a participé dernièrement à l’exposition « À leur image » dédiée à la jeune scène photographique insulaire présentée au FRAC à Corte, de novembre 2025 à avril 2026.
Laura Benedetti
Intermittente du spectacle et artiste-auteure depuis plusieurs années en Corse, son parcours professionnel est marqué par sa contribution à la création de la plateforme de cinéma méditerranéen Allindì : « J’y ai découvert notre histoire culturelle et artistique, et vu des films et documentaires méditerranéens qui ont énormément contribué à ma culture personnelle et politique. » Par la suite, elle s’est formée au montage à l’école des Gobelins à Paris. Doriane a travaillé et collabore toujours avec la fabrique agri-culturelle Providenza et filme/photographie diverses associations et compagnies issues du spectacle vivant. Depuis un an, elle exerce son activité de monteuse auprès de France 3 Corse ViaStella. Tout cela contribue à forger son regard et son écriture, qu’elle soit filmique ou photographique.
La photographie, outil artistique et social
Au sujet de son médium de prédilection, Doriane nous livre ceci : « Adolescente, j’ai récupéré un vieil Olympus à ma mère et j’ai commencé à photographier les gens autour de moi. Pendant longtemps, ça a été une pratique très intime. J’aimais le fait que l’appareil me donne une raison d’observer. Ça me rendait plus attentive aux gestes, aux visages, aux détails. Contrairement au cinéma, qui implique souvent quelque chose de plus collectif, la photographie reste pour moi un espace plus silencieux. Aujourd’hui, j’ai envie de pousser cette pratique plus loin, quelque part entre documentaire et mise en scène. » Alors que le FRAC lui a tout juste offert la possibilité de présenter sa toute première exposition et de confronter son travail à des regards plus aguerris, Doriane a aussi apprécié découvrir les autres artistes de Corse qui ont participé à cette exposition où chacun, avec ses singularités, a contribué à révéler une diversité de regards à partir d’un même territoire ; et ce, à travers des réalités poétiques, spirituelles, sociales… Lors de l’interview, elle a relaté ceci où se condense toute sa sensibilité : « Il n’y a pas longtemps, j’ai photographié le pêcheur de mon village. Nous nous connaissons depuis que je suis enfant, et pourtant nous ne nous étions jamais vraiment parlé. Le fait d’embarquer avec lui, très tôt le matin, sur son petit bateau, m’a ouvert une porte sur son quotidien et sur une manière de nous rencontrer autrement. C’est ce qui me plaît dans la photographie, mais aussi dans le cinéma documentaire : cette possibilité d’aller vers l’autre, de créer un espace de confiance, et de raconter des histoires qui, parfois, resteraient invisibles autrement. »
Pour l’artiste, la Corse est un territoire qu’elle caractérise de « vibrant », qui déploie une certaine magie. Ce qui l’intéresse de saisir en photographie, c’est l’interstice, ce moment entre ce qu’on perçoit de manière brute face à une scène et l’espace qui conduit à ce qui est finalement capté : « J’aime penser que les paysages absorbent les gens pendant quelques instants, qui les emmènent ailleurs, dans un interstice. J’essaie peut-être de capter ces moments-là. »
« Je pense que la photographie me permet avant tout d’aller vers les gens {…} Je crois que l’image peut devenir un lien. Une manière de préserver des présences, des gestes, des façons de vivre qui peuvent disparaître parfois sous le poids de récits plus dominants. »
« Personnellement, je m’ancre davantage dans des œuvres qui laissent une place aux nuances, aux contradictions, aux vulnérabilités, à notre lien aux autres et au vivant. »
Doriane dit avoir beaucoup appris grâce aux films, aux livres et à la musique, notamment les œuvres qui amènent à questionner en soi les réalités sociales, historiques ou intimes : « Les récits et les images ne sont jamais neutres. Ils fabriquent nos imaginaires collectifs, notre rapport à l’autre, au pouvoir ou aux frontières. Ils participent à écrire l’Histoire, façonnent notre manière d’imaginer l’avenir, et influencent ce que l’on considère comme normal ou moral. Je suis profondément attachée aux questions de territoires et de souveraineté culturelle. Je crois à l’importance pour les peuples de préserver leurs langues, leurs récits, leurs singularités. Mais pour moi, une culture vivante n’est pas une culture fermée. C’est une culture qui dialogue, qui évolue aussi au contact des autres. »
Elle se dit pleinement émue quand une œuvre bouscule et qu’elle laisse aussi lucides que rêveurs : « Je crois que ce qui me bouleverse aujourd’hui, c’est le retour de récits fondés sur la peur, le rejet des différences, le repli identitaire ou des visions très normées de la société et des corps. En tant que personne issue d’un mélange méditerranéen, cela me traverse beaucoup. Je pense qu’il existe une véritable lutte des imaginaires et à mon échelle, j’ai envie de participer à ça. »
C’est une chance pour Doriane d’être artiste en Corse, même si les opportunités sont moins nombreuses pour côtoyer certains milieux ou se construire ce « fameux réseau » qui ouvrent plus facilement à des espaces de visibilité et d’exposition. Parce qu’il existe, en fin compte, de plus en plus de vecteurs sur place qui font circuler jusqu’à l’international et mettent en liens artistes et œuvres tout en résidant en Corse – entre autres, Providenza, Casell’Arte, De Renava, la Casa Conti, le FRAC, l’IUT de Corte. « Et surtout, je crois qu’il est important que des artistes puissent continuer à créer depuis ici, parce qu’un territoire a aussi besoin de ses propres récits, de ses regards et de ses imaginaires pour rester vivant. » Doriane n’a pas fini d’émouvoir ceux qui perçoivent avec justesse son travail.


Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.