Des statistiques en trompe-l’œil

Les chiffres sont incontournables. Rien n’est plus vrai. Pourtant isolés d’un contexte général, ils peuvent prêter à confusion chez ceux qui ne baignent pas dans la vigilance. Ainsi, la Corse moins sujette aux cambriolages et plus riche des îles qui l’entourent est une réalité, mais console-t-elle pour autant. 

Par Jean Poletti

À quelques jours d’intervalle deux études furent divulguées. En d’autres circonstances, elles auraient pu mettre du baume au cœur et engendrer un sentiment de satisfaction. L’une émane d’un cabinet privé, l’autre d’une institution officielle. Bannissons l’éventuel quiproquo. Toutes deux firent un travail sérieux, exhaustif et documenté. Par ailleurs l’objectif n’était pas de contextualiser les résultats mais de s’en tenir aux aspects factuels. Ainsi, il ressort que chez nous les cambriolages sont au prorata des habitants moins nombreux que dans l’Hexagone. En corollaire, l’île est financièrement mieux lotie que ses « sœurs » qui l’entourent. Voilà ce que démontrent Luko by Allianz Direct et l’Insee.

Pourtant en notre for intérieur de tels éléments ne peuvent donner lieu à aucune réjouissance, fut-elle discrète et empreinte de sérénité. Des chapardeurs de domiciles ne se bousculant pas au portillon ? Sans doute. Même si une telle enquête relaie dans un passé encore récent aurait abouti à l’absence quasi-totale de tels méfaits.

Ricchi mà poveri

Car actuellement, sans être pléthoriques, ils tendent à s’amplifier dans les villes mais aussi les petites communes de l’intérieur. Des lieux où fermer sa porte à clé en quittant le domicile relevait de l’exception confirmant la règle. Aujourd’hui, tel n’est malheureusement plus le cas. Si la tendance se poursuit, nul doute que dans un proche avenir, nous aurons rejoint les calamiteux résultats continentaux. Était-il seulement imaginable que des maisons familiales soient dévalisées au cœur de la ruralité alors que les propriétaires étaient décédés ? Doit-on relever que de telles exactions sont fréquemment perpétrées par des malfaisants qui ont pris l’habitude d’écumer les microrégions, après s’être assurés que les lieux étaient déserts et qu’ils pouvaient s’emparer de maigres butins en tout quiétude ?

Dans le droit fil des nouvelles supposées rasséréner, campe l’annonce que la Corse serait la plus riche du chapelet des îles qui l’entourent. Exact dans l’absolu. Fallacieux en comparaison. En effet, nul besoin d’être un exégète pour savoir que toutes souffrent d’un retard de développement. Aussi serait-il plus idoine de dire que notre île est la moins pauvre dans un concert insulaire de pauvreté. Ici, en effet près du quart de la population se débat sous le seuil de la précarité. Tandis que le coût de la vie est plus élevé que dans le reste du pays. Tout cela est connu et ressassé depuis de longues années.

L’arbre et la forêt

À telle enseigne que Matignon vient d’initier une mission ministérielle pour autopsier ce différentiel aggravant une situation aux lisières du désastre. Nouvelle déconvenue ou cette fois solutions pérennes ? Réponse à l’automne quand Michel Castellani aura rendu sa copie.

Et nos équipes de cambrioleurs ? On les oublierait presque tant les problématiques insulaires semblent s’alimenter mutuellement. Bon redisons qu’ils ne tiennent pas le haut du pavé de la délinquance. Cela n’est que l’arbre qui cache une forêt bien plus inquiétante. Ici, le grand banditisme infuse dans la société. De manière directe ou incidence, il conditionne maintes activités professionnelles et suscite une crainte conjuguée de rejet au sein de la société. « Vivre et braquer au pays », tel pourrait être la doctrine de ce milieu qui rackette, fait pression et tente de contrôler les pans d’activité jugés les plus rentables. Le bâtiment et travaux publics, le domaine du tourisme, bars et restaurants, sont des cibles désignées. Ces mainmises ne sont pas toutes dévolues à détourner des bénéfices, mais un moyen de blanchir le pactole engendré par des trafics, dont celui de la drogue.

Illusions perdues ?

Dès lors pour le citoyen instruit par tous ces dysfonctionnements, apprendre que les larcins ont peu droit de cité équivaut à un piètre lot de consolation. Et une vaine surprise qui n’incite nullement aux réjouissances. À cet égard, le fameux rapport de la commission parlementaire, présidée en son temps par Jean Glavany, est plus que jamais d’actualité : « La Corse a droit à l’État de droit ». Tel était le titre du document. Il résumait une nécessité autant qu’un devoir moral de la puissance publique. L’eau coula sous les ponts sans que la mission régalienne de la sphère étatique soit couronnée de spectaculaires résultats. Même si l’honnêteté intellectuelle commande à dire que magistrats et policiers ne sont pas inactifs et enregistrent des succès. Mais une authentique volonté politique fut souvent aux abonnés absents pour que s’instaure véritablement, non pas l’impossible disparition de la voyoucratie, mais à tout le moins sa marginalisation.

Corsica non avrai mai bene. L’adage attribué à Giovanni della Grossa ne se tarira pas avec les études, dont les accents qui se veulent bénéfiques ne sont qu’illusions. En espérant qu’elles ne soient pas à jamais perdues.

Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.