Des municipales au parfum de territoriales

Les municipales comme toujours ont livré leur part de surprises. Déjouant ici les pronostics, là transformant un potentiel vainqueur du premier tour en battu au second. Mais au-delà de ces verdicts des urnes, nul doute que l’essentiel des regards se focalisèrent sur la bataille bastiaise. Sans que cela ne porte ombrage aux autres joutes. Car toutes dessinent déjà la bataille territoriale.

Par Jean Poletti

Une surprise dans l’île. Le président du Conseil exécutif abandonnant son siège pour entrer en lice à la mairie de Bastia. Ce fut une sorte de retour aux sources pour reconquérir un mandat électif, socle et point de départ d’une trajectoire conduisant Gilles Simeoni jusqu’à la plus haute marche du pouvoir territorial. Davantage qu’un pari, il s’agissait d’un enjeu. Sa défaite, faut-il le souligner, eut amputé ici sa crédibilité et à Paris l’impact de son argumentaire pour l’autonomie. Voilà sans doute l’équation aux multiples inconnues, qui sans être prégnantes dans sa dialectique et celle de ses opposants, devint éloquent silence durant la campagne. Mais quelle mystérieuse alchimie l’incita à s’éloigner de la place du Diamant pour se rapprocher de celle de Saint-Nicolas ? Pourquoi lâcher la proie pour l’ombre ? Au-delà des commentaires partiels ou partiaux, nul n’objectera que la prise de risque avait les atours du courage politique. Renvoyant aux calendes grecques l’argutie d’un capitaine quittant le navire amiral pour se hisser dans une embarcation moins rutilante mais fondant des eaux plus calmes.

Révolution copernicienne

Rien de tel si l’on daignait décrypter aux détours de certains propos ce qui se dessinait en filigrane. Repartir de Bastia pour redonner un second souffle et redynamiser une doctrine d’un nationalisme conservant ses fondamentaux, tout en le mâtinant de l’apport des forces progressistes. Bref, le changement dans la continuité. Ou l’idéologie dans l’emprise du réel, nourri des attentes sociales et quotidiennes d’une communauté, courant certes de Lupinu à Toga, mais aussi englobant l’ensemble de la communauté. De part et d’autre de Vizzavona, elle aura été, en corollaire de la profession de foi locale, la volonté diffuse de consolider à partir du socle initial retrouvé une doctrine. Celle qui aspire faire écho aux problématiques que dessinent l’avenir.

Au nom de l’équité, il convient de ne pas éclipser que son succès ne prit pas les méandres d’un long fleuve tranquille. Son opposant principal, Julien Morganti, réalisant un parcours éloquent. Il mena l’assaut à la tête d’un conglomérat alliant notamment la droite de Jean-Martin Mondoloni, et les radicaux de Jean Zuccarelli, sans oublier des figures de gauche à l’image de Jean-Sébastien de Casalta et des transfuges du Partitu di a Nazione.

Référendum invisible

En bannissant tout jugement de valeur, il était aisé de percevoir que s’instaura un référendum invisible consistant à faire chuter celui qui prétendait rejouer la partition dont il fut le chef d’orchestre lors d’une précédente mandature. Aussi, l’étonnement n’aura été que superficiel en apprenant que Francis Riolacci et les communistes appelèrent, en épilogue, à voter Morganti, jetant par-dessus les moulins la possibilité de préconiser l’abstention ou laisser libres ses électeurs.

Il n’empêche, l’adage « l’union est un combat » pourrait bien se vérifier au sein des huit édiles morgantistes qui font leur entrée au conseil municipal. Mezzo voce, il se dit que l’alliance se fissure déjà. Jean Zuccarelli, qui occupait la onzième place, restera à la porte. Il paraphe et personnifie ainsi, dans le dépit et l’amertume, la fin d’une dynastie qui administra la ville des décennies durant. Avec ses amis, il tempêtait sans le crier sous les toits du peu de respect qui lui était accordé par ses alliés.

L’union est un combat

Comme en écho, d’autres composantes peu satisfaites de leur leader de circonstance n’excluent pas de briser l’éphémère pacte. Créeront-ils deux ou trois groupes au sein de l’assemblée communale ? Cela n’est pas vue de l’esprit. D’ailleurs nul besoin d’être devin ou oracle pour supputer que le courant passait peu, voire pas, lors de la conférence de presse commune de Jean-Martin Mondoloni et Julien Morganti. En forçant un peu le trait, disons que le premier semblait soutenir le second comme la corde soutient le pendu. L’union qui achoppa au fil des rencontres estivales se concrétisa entre les deux tours, sans ressembler à un « Embrassons-nous, Folleville ! » Sitôt le scrutin clos, les langues se délièrent, alimentant des saillies peu amènes entre éphémères compagnons de route. Tel, avec une certaine cruauté rappelant que Julien Morganti est désormais abonné aux échecs, dont deux aux municipales et aux législatives. Sans nous muer en avocat de la défense, et si comparaison n’est pas raison, faisons remarquer que François Mitterrand s’employa à plusieurs reprises avant de rentrer à l’Élysée. Mais il le fit exclusivement avec sa famille de gauche. D’ailleurs celui qui était surnommé le sphinx ou le florentin répétait à l’envi qu’en politique : tomber du côté où l’on penche permet de se relever, l’inverse se veut plus ardu.

La place Porta conquise

Rien de semblable dans la cité impériale. La confrontation fut sans conteste âpre mais la donne différente. Stéphane Sbraggia retrouve son fauteuil, malgré un parcours à tous égards remarquable dont s’honore Jean-Paul Carolaggi. Lui, sans emphase ni euphémisme, affirme qu’un excellent score n’est que satisfecit car seule la victoire est belle. Au passage, son entourage décoche quelques flèches en direction de l’autre candidat nationaliste, qui évincé de l’affrontement final, demeura l’arme au pied. Tout comme une partie des colistiers de gauche, provoquant l’ire de la tête de liste Charlotte Cesari. Elle quitta le groupe avec pertes et fracas.

Mais l’un des enseignements majeurs du verdict des urnes est probablement celui qui se produisit à Sartène. Le succès de Paul-Félix Benedetti inversa, sans coup férir, la tendance du premier tour pour défaire son opposant Christophe Mondoloni. Celui-ci fit preuve d’une réelle élégance et d’un certain panache en saluant spontanément le lauréat, sans attendre que soient dépouillés les derniers bulletins. Voilà la doyenne des villes corses gérée par le mentor incontesté de Core in Fronte. Il voulut cependant dans cette campagne tendue bannir toute politisation régionale. Et, sans occulter ses idées indépendantistes qu’il défend sur d’autres bancs électifs, sut fédérer autour d’un programme exclusivement sartenais.

Le cœur et la raison

Pour autant, d’aucuns prédisent que ce résultat pourrait concrétiser une alliance avec les siméonistes, d’autant plus que la seconde liste du gagnant de Bastia est elle aussi Core in Fronte et par ailleurs sœur di u mere di Sartè. En évitant toute politique fiction, tout indique que ces municipales creuseront davantage le fossé séparant les mouvances nationalistes. Elles sont plus que jamais en ordre de marche séparées pour l’épreuve de la prochaine territoriale, avec un Jean-Christophe Angelini à qui un seul tour aura suffi pour conserver son spectre porto-vecchiais. Ces césures et rapprochements pourraient rapidement recomposer l’échiquier. Et atteindre en onde de choc les législatives et autres sénatoriales de Corse-du-Sud.

Sans extrapoler ou tirer des plans sur la comète, il convient de s’arrêter sur les résultats du Rassemblent national. Le discours, plus ou moins coloré de corsisme, et surtout les dernières législatives laissaient espérer dans le camp lepéniste une divine surprise. Dans les deux principales villes, les scores furent honorables, sans pour autant atteindre les prédictions.

Pulenda et couscous

Plus qu’un lot de consolation cependant, ceux qui se réclament du lepénisme auront, c’est une première, trois conseillers municipaux à Ajaccio, autant à Bastia et un à Porto-Vecchio. Ce qui ne manque pas de sel. Ainsi pourront-ils bénéficier de tribunes politiques sur des sujets factuels, tout en s’inscrivant en rupture avec les autres formations. François Filoni et Nicolas Battini entrent de plain-pied dans des instances délibérantes. Ce dernier d’ailleurs annonça la couleur. Conjuguant aisance intellectuelle et formules imagées, il montra d’emblée qu’il ne s’en laissera pas compter. Dans une confrontation télévisée, il esquissa d’une boutade son positionnement. « Ni a pulenda di Morganti ou couscous di Simeoni, mi sto incu u mo pane et a mo cultella. » Si cela n’est pas une manière de prendre date pour le futur, la ressemblance n’est pas ténue. Un chapitre est clos, un autre s’ouvre. Les vainqueurs ont ceint leurs écharpes tricolores et juré main sur le cœur qu’ils œuvreront pour tous les administrés. Mais dans le camp libéral et chez les mouvances nationalistes, le temps est déjà aux perspectives.

Changement et continuité

Dans l’immédiat, la présidence du Conseil exécutif est laissée vacante par Gilles Simeoni. Son remplaçant ? Des noms sont murmurés dont celui de Gilles Giovanangeli. En charge de l’Agence du développement économique, il est décrit comme compétent, homme de dossiers et consensuel. Des qualités bienvenues à l’heure où les subsides étatiques se réduisent comme peau de chagrin. Tandis que le budget régional a la fragilité du cristal. Il n’empêche, Gilles Simeoni ne délaissera pas complètement l’hémicycle. Il devrait occuper un siège de conseiller exécutif, essentiellement en charge du dossier de l’autonomie. À cet ajustement, aux lisières de la politique et du technique, se greffe et se superpose le prochain scrutin territorial. À deux ans de l’échéance, il semble peu probable que ne soit pas évoquée en toute discrétion la question de celui ou celle qui conduira la liste. Mais ce délai pourrait être singulièrement rétréci si le projet d’autonomie était validé par le Sénat, l’Assemblée nationale et le Congrès. Dans cette hypothèse, les Corses prendraient le chemin des urnes dans quelques mois.

Stratégies à bâtir

Cela vaut pour l’équipe sortante, comme pour les mouvances de droite et le Rassemblement national. Dès lors, chacun peut aisément déceler que ces municipales permettent aux divers états-majors de cartographier leurs forces et faiblesses sur l’ensemble de l’île. Et ainsi adapter, en tant que de besoin, leurs stratégies. Cela n’est pas examen superfétatoire, mais dévolu à essayer de répondre au mieux à la consultation électorale, qu’elle se déroule dans les délais normaux ou de manière anticipée. Certes une échéance est certaine, l’autre hypothétique. Mais s’il est vrai que la politique a pour compagne l’anticipation, croire que les deux possibilités ne font pas d’ores et déjà l’objet de conciliabules, relèverait de la naïveté. Or, le peuple dans son bon sens et sa sagesse collective n’a pas la posture et la crédibilité du béotien. Il sait, en son for intérieur, que le landerneau politique, même s’il s’en défend, scrute et prépare avec espoir ou anxiété les lendemains en espérant qu’ils chantent.

Électeurs aux aguets

Mais une chose est certaine et immuable, l’électeur désignera ceux qu’il adoube et ceux qu’il repousse. Ce fut le cas aux municipales, et l’exemple perdurera, étant admis qu’en démocratie le peuple a toujours raison.

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