Utopiques ou néfastes : Ces grands projets bloqués par les Corses

La plausible création d’un parc éolien italien à quelques encablures de nos rivages provoque des vagues sur l’île. À maints égards cela renvoie aux fronts du refus de la population. Au gré des circonstances, elle s’opposa avec succès aux dessins fallacieux, étatiques ou de trusts prédateurs.

Par Jean Poletti

Quarante-huit éoliennes, huit-cent-soixante-quatre mégawatts. Deux chiffres qui suffisent à définir l’ampleur du projet offshore porté par une filiale du puissant groupe italien Eni. Ombre au tableau et ressac de mécontentement, il serait implanté entre les îles de Capraia et Gorgona, mais passerait à moins de trente kilomètres de nos côtes, parties intégrantes du domaine maritime français. Aussi les autorités préfectorales ont-elles initié une étude d’impact. Quelles conséquences sur la biodiversité et la navigation ? En corollaire, ces structures engendreront-elles des nuisances dans les Agriates et le Parc marin du Cap Corse ? D’ores et déjà la direction du littoral et de la mer pointe un panel de désagréments de nature et de veine différentes. Citons notamment un impact paysager inhérent au fait que ces hautes potences et leurs vastes pales seront visibles depuis la terre. Ce qui altèrerait à n’en point douter l’image de la plage de Barbaggio et du port de Macinaggio. En incidence, les fonds marins n’en seront-ils pas bouleversés. Et plus grave, n’existera-t-il pas un risque de collision pour les bateaux ?

Éole, réveille-toi !

Au-delà de ces hypothèses, d’aucuns ici dénoncent une sorte de stratégie du fait accompli. Au sein de la société civile et de certaines formations politiques ce fait du prince engendre l’interrogation nourrie de courroux. Sans verser dans le jugement de valeur, il est aisé de souligner que cette initiative sort à brûle- pourpoint[A1]  tel un diable de sa boîte, dûment agencée sans que nul n’en fut informé au préalable. Une sorte de botte… italienne secrète, qui concerne pourtant en onde de choc notre communauté. Voilà clair-obscur que relève Femu a Corsica qui alerte et prend date. Elle évoque les risques halieutiques et environnementaux. Avec en toile de fond les dangers maritimes. La formation de Gilles Simeoni se joint par ailleurs aux récriminations citoyennes concernant les procédures liées à la coopération transfrontalière donnant toute latitude aux États d’imposer des décisions, sans qu’une population, pourtant concernée n’ait son mot à dire. Ou soit au mieux consulté pour un simple avis équivalant à une clause de style dénuée de toute efficience.

« Baccalà per Corsica »

En ombre portée se dessine également qu’une telle réalisation n’engendrera aucune contrepartie pour notre région. « Baccalà per Corsica », rarement un proverbe n’aura été plus pertinent. Et vogue la galère. En forant quelque peu le trait, le terme d’écologie punitive ne semble pas erroné.

Cette histoire d’éolienne charrie dans nos mémoires maintes opérations, idées et tentatives qui germèrent dans des esprits, pensant que la Corse était le terrain propice à leurs motivations, financières ou stratégiques. Une énumération partielle, amputant la chronologie donne corps et consistance à une telle assertion. À commencer par le faramineux « Eden Corsica » consistant à créer à la Testa Ventilegne, un complexe touristique hors-norme de trente mille lits qui aurait saccagé le site et constitué un lieu où les vacanciers séjourneraient en totale autarcie, nourriture, emplois et logistique venant du continent. Cet eldorado, strictement interdit aux insulaires, était pensé comme une enclave déniant tout droit aux autochtones. Il s’insérait pleinement dans la doctrine de la prédation. Séjours tout compris dans un superbe isolement, au sein d’un espace sécurisé accueillant sur plusieurs hectares une foule d’estivants, sans aucun contact avec « les bons sauvages ».

Un prédateur nommé Flatto

Cet investissement pharaonique était l’œuvre d’un certain Samuel Flatto, escroc notoire, qui avait entre autres provoqué la faillite frauduleuse de la société d’assurances La Paternelle. Avec d’autres financiers, ayant pignon sur rue dans la capitale et bénéficiant de la collaboration de plusieurs banques, il acheta les terrains, obtint étrangement les permis de construire et ayant tout ficelé présenta les plans de sa future réalisation qui rencontra peu de récalcitrants chez les autorités locales. Mais la colère enfla comme la crue d’un fleuve charriant la légitime révolte. Ce ne fut pas un simple mur des lamentations devant ce ressortissant israélien, mais une récrimination porteuse de violence. L’impétrant renonça, emportant dans sa fuite les subsides octroyés par ses alliés dans cette affaire. Sans doute apeuré, il rechercha asile dans son pays d’origine, permettant au peuple qui s’était dressé de crier victoire. Clamant la satisfaction du devoir sociétal accompli. À l’inverse, des élites ne daignèrent pas s’investir, validant même par leur inaction les velléités d’accaparement d’un morceau de terre à des fins spéculatives.

Des galets convoités

Dans un même ordre d’idée figure en bonne place la récente tentative de Canadiens voulant faire main basse sur les plages de Nonza et d’Albo afin d’exploiter d’éventuelles ressources de nickel. Forages, engins d’excavation, la firme ne devait pas limiter ses recherches au périmètre du rivage, mais les étendre sur une vaste partie du littoral, dans un chantier qui aurait eu des effets désastreux sur l’ensemble du site. Tout en risquant de provoquer des vagues de submersion. Dès lors au risque environnemental s’ajoutait le spectre sanitaire. Comme de coutume, les opérations initiales se déroulèrent dans une discrétion proche du secret. Des habitants interloqués voyaient des véhicules aux immatriculations étrangères circuler dans le secteur. Tandis que des individus s’afféraient à prélever des échantillons. L’objectif ? Casser les galets pour en extraire le précieux minerai, dont la demande mondiale ne cesse d’augmenter.

Pratiques coloniales

La société Aurania Ressources affirma au préalable qu’il ne s’agissait que d’un seul et unique forage de prospection. Mais rapidement, il s’avéra que seize forages étaient programmés, un prélude à une exploitation s’apparentant au saccage. Percevant le vent mauvais, les concepteurs firent alors miroiter de juteuses royalties pour les communes alentour. Après l’approche silencieuse l’argument des espèces sonnantes.

Bref, une doctrine similaire à celle des grands groupes dans les pays en voie de développement ! Comme si la promesse de l’argent était le sésame qui pouvait faire taire les consciences et permettre que des biens communs soient défigurés au bénéfice de la face noire du capitalisme. Les maires des localités concernées s’inscrire en faux et affichèrent une opposition sans faille en symbiose avec leurs administrés. Jean-Marie Dominici et Toussaint Morganti firent œuvre salutaire en martelant en substance que devait prévaloir la protection des paysages. Et l’un d’eux d’ajouter « C’est un patrimoine que nous devons léguer aux générations futures. »

L’argent du paradis fiscal

Par ailleurs, si une telle initiative s’était concrétisée, elle eut été un camouflet à la loi littoral, aux espaces remarquables et bien évidemment à la philosophie même du Padduc. Dans le droit fil, la collectivité territoriale vota une motion rappelant sans aucun atermoiement que la protection de la population, de l’environnement et le bien commun ne doivent pas être les vassaux de prérogatives économiques aux atours de suzeraineté.

Certes, les autorités compétentes menèrent une enquête de faisabilité. Mais rien n’interdit de suggérer que le barrage citoyen fut le véritable coup d’arrêt aux appétits capitalistiques d’une nébuleuse entreprise nord-américaine. Renseignements pris par des bénévoles, elle est basée à Toronto, mais immatriculée aux Bermudes, paradis fiscal s’il en est. Voilà qui ôte si besoin les ultimes doutes sinon d’une philanthropie à tout le moins d’une activité habitée par un élémentaire sens moral.

Danger miné

Parfois, les appétits privés se conjuguent à des visées émanant des gouvernements, quand ils ne sortent pas des cartons élyséens. Ce fut le cas sous la présidence du général de Gaulle. Il voulait faire de la Corse un laboratoire nucléaire. Le lieu retenu pour ces essais fut l’Argentella. Située du côté de Galéria, elle abrita naguère des mines de plomb argentifère. La saga débute dans les années soixante, lors desquelles le Président aspire à faire de la France une puissance militaire et stratégique afin de s’assoir à la table des grandes nations. Le Premier ministre, Michel Debré, est chargé de trouver un endroit dédié aux essais des bombes atomiques.

Le choix, nimbé de silence et de secret défense, cibla ce coin de Balagne. Les motivations échappent à l’entendement. Sans doute étaient-elles quelque peu dictées par le manque d’atomes… crochus que portait en son for intérieur le chef du gouvernement à l’île.

Mutinerie contre le général

Mais, même la grande muette n’est pas à l’abri de fuites. Ce fut le cas. Étaient-elles involontaires, ou émanant de personnalités dénonçant dans l’anonymat une implantation recelant des risques pour la population ? (…)

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