Pierre Choinière : L’art de la rencontre

Pendant près de quarante ans, le photographe québécois Pierre Choinière a évolué dans l’univers feutré de la mode, des studios aux grandes campagnes internationales, immortalisant les visages les plus célèbres pour les plus grandes marques. Désormais éloigné de cet univers, il consacre aujourd’hui son talent à des projets plus personnels. Avec Passion Corsica, réalisé avec la scénariste Isabelle Hébert, il a ainsi promené son objectif en Corse. Bien plus qu’un simple recueil de photos, l’ouvrage propose un regard intime, véritable déclaration d’amour à l’île et à ceux qui la font vivre.

Né d’un long compagnonnage avec l’île, qu’il a appris à regarder autrement au fil du temps, Passion Corsica n’est pas un énième livre sur la Corse, mais bien un livre sur les Corses, au plus près des hommes et des femmes qui la font vivre. Une nuance essentielle pour le photographe québécois de 68 ans, qui pendant plusieurs mois a sillonné l’île à leur rencontre avec son appareil. « Je voulais photographier les gens. Les paysages sont magnifiques, tout le monde les connaît. Moi, ce qui m’intéressait, c’était ceux qui font vivre cette terre. » À travers ses portraits, ce sont en effet de véritables rencontres que le photographe nous donne à voir avec talent, rendus plus proches et familiers encore par les commentaires d’Isabelle Hébert qui les racontent.

Une carrière internationale remarquable

Car l’homme n’est pas un débutant. À 68 ans, Pierre Choinière porte derrière lui une carrière internationale remarquable. Pourtant, tout a commencé comme une histoire d’enfant. « Je viens d’une famille assez modeste. Un jour, en 1967, j’avais neuf ans, et j’ai trouvé par hasard une liasse de billets, soixante dollars environ, que j’ai partagé avec toute ma famille. Et, avec ce qu’il me restait, j’ai acheté mon premier appareil photo. Je pense qu’il y avait quelque chose de prédestiné. »

De fait, entre un père photographe amateur et un frère caméraman à Radio-Canada, la photographie est vite devenue une évidence. Inscrit à un atelier photo durant son lycée, il se voit bientôt encouragé à aller plus loin en photographie par Michel Brou, un grand cinéaste québécois de son entourage, dont il prend beaucoup d’images de ses films, en noir et blanc. Il décide ainsi par la suite de s’inscrire à la prestigieuse School of Modern Photography de New York pour se former. Il y apprendra là les bases de la lumière et de l’image auprès des maîtres de l’époque, comme notamment le célèbre portraitiste Yousuf Karsh, ou encore Richard Avedon, qui y animent régulièrement des masterclass.

Mais ce parcours n’a rien eu d’une évidence : « Mes parents ne pouvaient pas payer cette école qui était très chère. Cependant l’école a accepté de me donner un sursis d’un an pour financer mes études. J’ai donc pu travailler pendant un an pour me payer ces cours. Et je suis parti pour New York où on vivait à sept dans un minuscule appartement. Ce n’était pas facile, mais j’ai suivi ces cours et j’en suis revenu solidement armé techniquement. »

Par la suite, il commence très vite à travailler comme photographe pour de petits magazines locaux sur Montréal. Mais rapidement la mode est arrivée. C’est pour se rapprocher au plus près de cet univers que dans les années 80, il déménage en famille à Paris et commence à travailler pour différents magazines français, pour lesquels il réalise des campagnes pour les plus prestigieuses maisons. De Carole Bouquet pour Chanel, à Linda Evangelista, Claudia Schiffer ou Diane Kruger, les plus grands noms défilent ainsi sous son objectif. Il voyage alors dans plus d’une centaine de pays et se construit peu à peu une carrière internationale. « J’étais spécialisé plutôt en photo extérieure qu’en photo studio. Ce qui m’a amené à pas mal voyager. J’ai fait, pendant pratiquement 40 ans, de la photographie de mode. Des contrats commerciaux pour différentes marques, différents magazines, qui m’ont conduit notamment à venir assez régulièrement en Corse pour des campagnes publicitaires. »

Le temps des projets personnels

Pourtant, au fil des années, un manque commence à se fait sentir.« À un moment, je n’avais plus envie d’équipes de quinze personnes, de campagnes qui s’enchaînent et les responsabilités commerciales qui en découlent. J’avais envie de projets personnels. » C’est au Maroc que cette envie va prendre forme. Dans les années 90, il réalise là-bas une série de portraits de Berbères marocains, en noir et blanc, qui fera l’objet d’une exposition au Musée d’art moderne de Marrakech, avant de circuler par la suite à Paris, New York et Montréal. « J’y ai pris goût », dit-il. Cela m’a donné l’envie de me retirer, du processus commercial pour réaliser des images personnelles. » Quelques années plus tard, la pandémie de 2019, entraînant l’arrêt brutal des commandes commerciales, lui en offre alors l’occasion. Son premier projet, sur « l’Habitat 67 », un ensemble architectural iconique conçu par Moshe Safdie, qu’il habite à Montréal, débute durant cette période. S’instaure déjà un vrai dialogue avec les femmes et les hommes qu’il photographie. « Il ne s’agit plus là de vendre un parfum ou un vêtement. C’est un autre dialogue qui s’installe. »

C’est bien cette philosophie qui irrigue entièrement Passion Corsica, un ouvrage qu’il a souhaité consacrer à la Corse. Cette île, il a appris à l’aimer depuis l’époque où il vivait à Paris. En y découvrant bien davantage que les hôtels et les plages où il venait régulièrement réaliser des campagnes publicitaires. « Un guide de montagne m’a fait découvrir une autre Corse. Il m’a donné envie de connaître la montagne, les villages, les gens. » Pendant dix ans, il viendra ainsi y passer tous ses étés avec ses enfants. Puis, rentré vivre à Montréal, les années ont passé sans qu’il n’y revienne. « Jusqu’à ce qu’un ami installé à Sainte-Lucie-de-Porto-Vecchio m’invite à découvrir sa maison. Et ça a été très fort ! j’ai repris goût à la Corse ! » Revenu ainsi avec sa compagne, la scénariste Isabelle Hébert, en novembre 2024, pour lui faire découvrir l’île, l’histoire du livre commence ici, presque par hasard. « Elle aussi est tombée amoureuse de l’île. Au retour à Montréal, je lui ai donc proposé de faire un reportage sur la Corse, sans vraiment savoir où cela nous mènerait. »

La confiance comme point de départ

C’est ainsi qu’ils reviendront par la suite sillonner l’île au rythme des rencontres. Deux séjours de trois mois, puis un dernier voyage viendront nourrir un projet construit sans scénario préétabli. « Des gens que je connaissais m’en ont fait connaître d’autres. Un artisan m’en présentait un autre. Et peu à peu l’idée est née de travailler sur les métiers, anciens comme nouveaux. C’est comme ça que l’idée du livre est arrivée. » Un coutelier ouvre la voie. Puis un maroquinier, un berger, un horloger, un pêcheur, une restauratrice, une postière… Au fil des rencontres sont nés les vingt-quatre chapitres du livre.

Pierre Choinière s’émerveille encore de l’accueil reçu chaque fois. « Contrairement aux idées reçues, les Corses sont extrêmement généreux. Il suffit d’aller chercher leur confiance en leur montrant sa bonne volonté. » Car pour lui, un portrait ne se vole pas, il se mérite ! Cette confiance est devenue bien vite le fil conducteur du projet. « Ce n’est pas facile de se livrer devant un appareil photo. Il faut rassurer les gens, prendre le temps. On s’assoit, on discute, je présente mon projet et j’ai… ou pas… leur confiance. Honnêtement, ils ont tous été embarqués. Ça a été magique. (…) J’ai essayé de leur rendre la pareille en leur donnant des images qui reflétaient leur personnalité, sans les trahir, en les montrant dans leur vrai jus. »

Une déclaration d’amour à la Corse

Le résultat est un livre à contre-courant des ouvrages habituels consacrés à la Corse. Pas de clichés de carte postale. « Je ne voulais pas montrer le bleu de la mer. Je voulais montrer les gens. » Avec toujours le noir et blanc pour signature. « En noir et blanc, on voit l’essentiel. Je trouve que l’émotion passe beaucoup plus facilement. » Autoédité et imprimé avec un soin extrême malgré son coût, Passion Corsica se veut ainsi avant tout un livre d’amour. « On ne l’a pas fait pour l’argent. On l’a fait par passion. La plus belle récompense, c’est la réponse des Corses eux-mêmes. C’est ce qu’il y a de plus important pour nous. »

À l’écouter parler de ses rencontres, de ses voyages à travers l’île, des invitations de libraires qui lui demandent déjà de revenir signer son ouvrage, on comprend vite que pour Pierre Choinière cette aventure dépasse largement le cadre d’un beau livre, mais raconte les liens profonds qu’il a su tisser avec ce territoire. C’est sans doute pourquoi Passion Corsica touche autant : derrière chaque portrait, se ressent moins la main du photographe que la confiance silencieuse de ceux qui ont accepté de lui ouvrir leur porte…

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