PENDANT QUE LES CHAMPS BRÛLENT 


Par Nathalie Coulon

Il paraît que c’était l’été. Le vrai. Celui qui commence avec les cigales et finit avec les incendies. Celui où le soleil ne se contente plus de briller : il cogne, il insiste, il met le paysage sur le gril. Pendant que les champs brûlent, nous avons continué à vivre. Un café. Un apéro. Une plage. Un message. Une sieste à l’ombre. Les infos en fond sonore et cette étrange habitude de regarder le monde partir en fumée entre deux glaçons. Cette année encore, la Corse a eu droit à son grand numéro de pyrotechnie. Les flammes ont couru dans le maquis, les Canadair ont dessiné des virgules rouges dans le ciel quand ils ont pu intervenir (quelle catastrophe !), les pompiers ont joué leur partie sans pause et, au sol, les hélicos non-stop et leur filet et leur misérable bombe d’eau, les fumerolles ont continué leur petite cuisine sous la terre. Même après les flammes, le sol semblait encore respirer chaud. Ici, le feu ne disparaît jamais tout à fait : il se cache, il couve, il attend. Il laisse derrière lui des troncs noirs, une odeur de cendre et cette drôle d’impression que le paysage a soudain pris dix ans. Il y avait le feu. Et puis il y avait nous, à compter les degrés, les kilomètres de bouchons, les verres d’eau et de Bianco Gentile, les jours avant octobre et le programme à venir. Un temps déjà, il y avait Niagara. Quelques notes pop, un air léger, presque joyeux, et derrière, quelque chose de beaucoup plus sombre. La guerre, la folie des hommes, les bombes, les ruines. Et nous, tranquillement, à poursuivre notre petite chorégraphie quotidienne. Un café. Un apéro. Une plage. Un message. Le monde peut bien trembler : il faut bien faire les courses, répondre au téléphone, arroser les tomates et penser à ce qu’on mangera ce soir. C’est peut-être ça, le plus vertigineux. Cette capacité formidable à reprendre le fil, même lorsque le décor autour de nous semble partir de travers. À rire au bord du désastre. À mettre de la musique quand le monde devient trop lourd. À danser pendant que, quelque part, d’autres cherchent encore leur maison. Et peut-être que Niagara avait déjà tout compris. Faire danser la légèreté sur des paroles qui, elles, ne le sont pas. Le contraste est brutal. Mais étrangement familier. Parce que le monde peut bien vaciller, il faut bien que quelqu’un mette la table. Souviens-toi. C’est peut-être ça, finalement, le drôle de truc avec le temps : il passe sans demander notre avis. Il démonte le décor pendant qu’on est encore dedans. Il change la lumière, les visages, les habitudes et parfois même les chansons que l’on croyait connaître par cœur. Et nous voilà déjà à la rentrée. Le décor est démonté. Épisode 3. Moteur. Ça tourne. Après les incendies, les touristes repartent. Après les valises, les parkings se vident. Après les soirées qui commencent à 20 heures et finissent beaucoup plus tard, les rues reprennent leur respiration. On retrouve les cafés du matin, les volets entrouverts, les mêmes visages et les mêmes conversations. Comme si rien ne s’était passé. Les serviettes de plage sèchent encore sur les balcons, les maillots prennent doucement leur retraite et les lunettes de soleil vont bientôt retrouver leur tiroir, les miennes jamais. L’été remballe ses accessoires. Peut-être que c’est nous qui avons changé. Ou simplement la lumière. Ou cette sensation étrange de voir les saisons accélérer. Hier encore, nous étions en juin. Et déjà octobre pousse la porte. Les Rita Mitsouko sont quelque part au paradis. Catherine Ringer continue de chanter, évidemment, c’est justement ça qui compte : certains disparaissent, mais leurs chansons refusent de vieillir. Alors on remet la musique. On regarde devant. On garde quelques souvenirs dans les poches. Et on repart. Pas très vite. Pas très loin. Mais on repart. Parce qu’après tout, la vie ne demande jamais la permission. Elle pousse. Même dans les cendres. Et nous avec. À suivre.

Swinguez, s’appronta u vaghjime

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