Le nouveau pari réussi de Cinemusa

Jeter un pont entre deux arts complémenaires. Rapprocher l’écriture de l’image. Et élargir les supports de diffusion de la culture. C’est le pari que renouvela récemment Cinemusa et qui tutoya une fois encore le succès.

Par Jean Poletti

L’évènement se veut immersif. Il revint à Bastia en cette fin d’année. Une période choisie à dessein car « la littérature se vit comme un cadeau », précise Marie-France Bereni-Canazzi, inlassable responsable de l’association Musanostra. Elle ajouta pour expliciter la finalité d’une telle manifestation : « Il s’agit d’aborder des thèmes sociaux, politiques et historiques de façon transdisciplinaire. Le cinéma permet un autre regard sur les œuvres. »C’est elle qui, avec une poignée de passionnés, a porté sur les fonts baptismaux ces rencontres d’un genre nouveau il y de cela dix-sept ans. L’initiatve il est vrai déficha d’emblée des chemins originaux. L’enjeu aux accents de défis consistait d’allier pédagogie et vulgarisation. Bannir toute forme d’élitisme afin de donner ses lettres de noblesse à ce que l’on nomme la culture populaire. Favoriser la circulation des publics, du cinéphile à l’amateur éclairé de lecture, voire le simple curieux. Voilà alliance d’airain qui cristallisa au fil du temps une doctrine, convoqua l’intérêt et suscita les légitimes lauriers. L’approche qui se fond désormais dans une démarche éprouvée est toujours, et osons dire plus que jamais, d’actualité.

Traditions et modernité

Aussi n’est-ce pas fruit du hasard si elle s’inscrit au fronton de l’édition 2025. Dans cette édition, au-delà de la riche affiche, perça avec force et vigueur un parfum sans cesse renouvelé, alliant tradition et modernité. Grâce au soutien des différents partenaires, aux premiers rangs desquels la Collectivité de Corse et la mairie de Bastia, la programmation se voulut cette fois encore écléctique, ne dérogeant pas à une philosophie bien établie. Rencontres avec des auteurs, des experts, projections de films en lien avec les livres, café littéraire ou encore atelier d’écriture. Telle fut l’offre de ces journées qui rencontrèrent, faut-il le redire, un authentique engouement. Dans une formule lapidaire mais à tous égards explicite chacun y trouva son bonheur. Et à tout le moins motifs de satisfaction.

Ainsi, par exemple, au cinéma Le Studio fut projeté l’excellent film Mateo Falcone, inspiré de l’œuvre de Mérimée et tourné en Corse voilà cent ans. Cette diffusion, qui désormais s’apparente au documentaire, eut l’insigne mérite d’être prolongée par une discussion autour du thème « La Corse des romanciers du 19e siècle au cinéma ». Valécien Bonnot-Gallucci et Kévin Petroni animèrent les débats qui permirent par le jeu des questions et des réponses de constater qu’un tel sujet était aux antipodes de l’indifférence.

Les écrans des écoliers

Le lendemain, l’écrivain Pascal Malosse présenta une transposition du célébrissime roman de Stephen King Shining, suivi d’un café littéraire sur le thème « Livres et films un impossible pari ? » Là-aussi nul doute n’était de mise quant à l’attrait d’un tel questionnement. Inutile de verser dans l’énumération exhaustive pour affirmer en toute honnêteté intellectuelle que les divers choix des initiateurs se fondaient dans le creuset d’un attrait qui n’était pas feint ou de circonstance. À l’image de cet atelier d’écriture animé par Élisa Allari. Sans omettre, bien évidemment, des présentations, tout au long de la semaine, de films inspirés d’œuvres littéraires sur les écrans du Studio et du Régent. Et parmi eux Les Tourmentés de Lucas Belvaux, The Truman Show de Peter Weir, Beaucoup de bruit pour rien de Kenneth Branagh.

Alourdir plus que de raison le propos pour évoquer cette réussite serait superfétatoire. Retenons cependant que les scolaires eurent voix au chapitre. En lien avec l’Éducation nationale, il leur fut loisible de voir L’Étranger, Jean Valjean, Les choses humaines ou encore Bienvenue à Gattaca.

Ainsi, en rapprochant écrivains, cinéastes et spectateurs, ce type d’évènement contribue à rendre la culture plus vivante, plus accessible et aussi plus ouverte. À cet égard, Cinemusa ne déroge nullement aux préceptes qui scellèrent sa naissance. Ils avaient comme ligne d’horizon d’ouvrir cette tour d’ivoire qui trop souvent renferme et rend difficile d’accès le domaine culturel. Incidemment se rappelle à notre bon souvenir Claude Lévi-Strauss « La culture populaire est populaire non parce qu’elle est basse, elle est populaire parce que tout le monde s’en empare. »

Culture pour tous

Sans ostentation mais avec une indéfectible constance Cinemusa sut creuser un sillon qui renvoie à la citoyenneté tant elle contribue à enrichir la connaissance. Celle qui permet finalement le libre-arbitre, la réflexion, et de scruter avec lucidité la faculté d’analyse, les événements. En cela, Cinemusa adhèrerait sans nul doute au message d’Albert Camus « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude. » Dès lors qui réfuterait l’invite en forme de slogan que suggère implicitement Cinemusa : culture pour tous. Car c’est elle qui reste quand on a tout oublié…

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