Un corbillard passe…

HUMEUR
par Nathalie Coulon

D’abord à l’annonce de la mort de Johnny, j’ai été touchée.

J’ai beaucoup aimé les années Berger, Goldman et les dernières avec Nucci.

Puis, j’ai pensé que tout cet hommage (en boucle infos, le dispositif, etc.) était indécent face à une France qui crève. Oui qui crève : de faim, de froid, d’indifférence, de Smig qui augmente de 35 euros, de Macron à Chambord pendant que les autres sont presque morts !

Et puis sur France Inter, le matin, j’écoutais cette interview de fans rassemblés devant l’Olympia et puis au micro, cette femme : Yvette.

« Vous savez mon p’tit gars, dans les années fin 60, on avait 20 ans, Johnny chantait avec les vieilles canailles, ça swinguait, les femmes à cette époque ne portaient pas de soutien-gorge. On était libres, Monsieur ! »

Les femmes étaient libres, on était détaché de l’écriture inclusive qui vire au néo-féminisme fascisant, les réacs en ce temps-là diront que les nanas s’envoyaient des pilules contraceptives comme des cachous mais qu’est-ce qu’on s’en fout !

Les femmes étaient libres et Philippe Smet devenait Johnny Hallyday. La bête de scène naissait.

Alors, j’ai pensé aux récits de mon père, les caves à Pigalle, le Golf Drouot et les blousons noirs. Les loubards, il disait ! C’était, voilà, il y a bientôt soixante ans.

Et pour finir comme il n’y a que les cons qui ne changent pas d’avis.

J’ai été émue, très émue par ses obsèques. Une France chaleureuse, de vrais gens. Sobres et humbles dans leur posture et leur vesture, pas de bling, de cliquant, à l’intérieur de la Madeleine comme à l’extérieur.

De l’amour. De l’amour et du vrai. Même François Hollande sortait accompagnée de sa Julie Gayet.

Je me fous du protocole réactionnaire qui veut qu’à toutes les sauces, on reparle du partage de l’État et de l’Église. La laïcité tant de fois bafouée, si on se met à dire les vérités.

En ces circonstances, laissez parler les cœurs. Je n’ai envie de pointer ni la vanité des uns, ni l’honnêteté fiscale des autres. Je m’en contrefiche.

Dans la funèbre assistance, côte à côte, les trois Présidents et leur moitié, je dois avouer n’éprouver aucune sympathie à leur égard et puis un Président n’a pas une vocation affective après tout mais ça aussi on s’en fout ! J’aurais aimé un Jacques Chirac «vivant» dans le chœur, la lecture des mots d’un Mitterrand.

Les fans avec leurs tatouages, leurs vestes en jean’s déchirées et la photo de Johnny plaquée au dos au milieu du show-biz, des huiles et des politiques.

Putain, et bien c’était beau.

Le clan Hallyday, les ex-femmes de sa vie, Laeticia, les petites, David, Laura, Estelle Lefébure, etc.

Voilà, le dimanche matin, je suis dans l’imposture beauf et gauloise (crieront les purs et durs de chez nous, s’il existe encore un chez nous !) mais la France que j’aime c’est celle-là.

Ah ! Oui sinon j’oubliais : j’ai versé ma larme devant les hommages faits à Jean d’Ormesson que j’adorais.

Le crayon sur son cercueil.

Comme j’ai beaucoup pleuré à la cérémonie d’adieu des victimes du Bataclan. Seules les pierres n’auraient pas pleuré.

Rien n’est comparable, ni la mort d’un vieil homme comme d’Ormesson, écrivain pétillant, ni l’horreur des tueries de masse, ni le décès de Johnny, son talent et ses démons.

Je suis tout simplement une femme parmi les hommes, les hommes de cette terre qui se meurt, qui s’épuise, qu’on épuise et qu’on gâche.

Je crois aux talents, à la musique, aux mots et à l’intelligence.

J’aime Prévert récité par Jean Reno (cette poésie en héritage que ma grand-mère m’a tant récitée, meurtrie dans sa propre chair).

Je m’incline devant la grandeur de la Madeleine.

Le silence de la mort et les guitares qui l’accompagnent.

J’aime le beau, le puissant.

C’est ce qui nous sauvera du néant ambiant.

« À vous autres, hommes faibles et merveilleux, qui mettez tant de grâce à vous retirer du jeu… »

Adieu les artistes.

D’autres corbillards passeront.Après tout, la mort des idoles n’est qu’imposture. Le peuple uni dans le même chagrin. À l’enterrement des autres, on pleure toujours les siens.

« Voici la mort dans son faste lourd » (Alphonse Beauregard 1881-1924).

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