A Primavera en concert Vendredi 25 septembre 2026 à Cargèse
Quand la musique corse rencontre les Andes
Depuis plus de vingt ans, A Primavera trace un chemin singulier dans le paysage musical corse. Fondé en 2005 à Ajaccio par Mathieu Casanova et Michel Tomei, précédemment membres du groupe Vaghjime, rejoints bientôt par François-Marie Battesti et Pascal Ottavi, le groupe a construit un univers singulier où les polyphonies corses dialoguent avec les sonorités de l’Amérique latine.
Par Karine Casalta
Inspiré à la fois par l’héritage du Riacquistu et par le mouvement chilien de la Nueva Canción, A Primavera fait le pari audacieux de réunir deux univers que tout semble éloigner géographiquement mais que la musique rapproche avec évidence. Dans ses compositions, le groupe mêle ainsi aux voix corses les sonorités du charango, de la quena, des flûtes de pan ou encore du bombo andin. De cette rencontre naît une musique généreuse, chaleureuse et profondément enracinée dans les cultures populaires du sud.
Après un premier album « Incù Viaghjime » paru en 2007, le groupe a progressivement élargi sa formation*. Aujourd’hui composé de douze chanteurs et musiciens, A Primavera offre sur scène une richesse vocale et instrumentale remarquable. Cette évolution a trouvé son aboutissement avec la sortie en 2025 de « Ci faremu un passu », leur deuxième album, qui affirme pleinement l’identité musicale du collectif.
À travers des compositions originales et l’adaptation en langue corse d’une œuvre du chanteur chilien Victor Jara, figure emblématique de la chanson latino-américaine engagée, le groupe aborde des thèmes universels de l’amour, la dignité, l’espérance, la mémoire et la liberté. Une démarche qui résonne naturellement avec les valeurs portées par la culture insulaire. Les polyphonies corses gagnent en profondeur au contact des rythmes andins, tandis que les instruments sud-américains trouvent un écrin inattendu dans la langue corse.
Entre héritage et ouverture, enracinement et voyage, A Primavera propose une expérience musicale originale qui dépasse les frontières et rappelle que les cultures vivantes se nourrissent autant de leurs racines que des rencontres qu’elles provoquent.
*Les membres : Anthony Battesti (guitare et tiple/chant), François-Marie Battesti (bombo, cajón et percussions), Jean-Jacques Battesti (chant), Maurice Ballo (guitare basse), Florent Carta (guitare), Mathieu Casanova (quena, flûtes de pan, charango, cuatro/Chant), Louis Castelli (chant), Vanessa Cahuzac (violon), Christophe Colonna (chant), Fabrice Massiani (guitare/chant), Tony Micaelli (chant), Franck Silana (chant).
Rencontre avec Fabrice Massiani, chanteur et compositeur
Comment le groupe A Primavera est-il né ?
L’histoire de Primavera commence en 2005, à l’initiative de Mathieu Casanova, qui fait toujours partie du groupe aujourd’hui, et de Michel Thomei, multi-instrumentiste et chanteur. Le groupe est rapidement rejoint par Pascal Ottavi, qui ne fait plus partie de l’aventure aujourd’hui, et par François-Marie Battesti.
En 2007, cette première formation enregistre un premier album« Incù Vaghjime », un album mêlant déjà compositions et reprises autour d’un même fil conducteur : la rencontre entre les voix corses et les musiques andines.
Dès le départ, l’idée était donc de faire dialoguer les polyphonies corses et les musiques d’Amérique latine ?
Oui, c’était l’essence même du projet. À l’époque, la scène corse était très riche, mais les formations utilisaient souvent les mêmes instruments. Les fondateurs étaient passionnés par des groupes comme Quilapayún ou Illapu et avaient envie d’explorer d’autres sonorités. Primavera est né de cette envie de faire se rencontrer deux univers qui, finalement, partagent une même façon de penser le chant.
Qu’est-ce qui vous touche dans cette musique ?
Avant tout, ce sont les sonorités. Mais il existe aussi de vraies similitudes dans la construction vocale : on retrouve une voix principale, des basses, des contre-chants, des tierces. En revanche, les musiques sud-américaines disposent d’une palette d’instruments beaucoup plus large que la tradition corse: charango, cuatro, tiple colombien, bombo et bien d’autres encore. Ces couleurs sonores nous ont immédiatement séduits.
Elles nous servent à apporter une autre dimension à la chanson corse, sans jamais renier notre identité.
Comment vous êtes-vous familiarisés et appropriés ces instruments ?
J’ai commencé la guitare à l’âge de six ou sept ans. Après une quinzaine d’années de pratique, j’ai ressenti le besoin de découvrir d’autres univers sonores. J’avais entendu le charango dans les enregistrements des Chjami Aghjalesi, de Voce Ventu ou encore de Canta U Populu Corsu. Je suis immédiatement tombé amoureux de son timbre. À l’époque, il était très difficile de s’en procurer. J’en ai finalement trouvé un à Paris et j’ai appris seul. Mathieu Casanova a suivi le même chemin avec les flûtes, le cuatro ou encore le tiple. À l’époque, se procurer ces instruments relevait presque de l’aventure. Aujourd’hui, il suffit de quelques clics, mais il y a vingt ans, il fallait les rechercher parfois même jusqu’en Bolivie !
Au fond, tout est donc parti d’un son ?
Exactement. C’est le son qui nous a séduits. Ensuite, nous avons eu envie de le mettre au service de notre propre musique et de nos chansons.
Votre deuxième album, « Ci faremu un passu », est sorti en 2025, dix-huit ans après le premier. Pourquoi un délai aussi long ?
Après Incù Vaghjime, le groupe s’est peu à peu mis en sommeil. En 2016, Mathieu Casanova a souhaité reformer une équipe avec l’objectif de retrouver la scène. Au départ, il n’était pas question d’un nouvel album.
La formation est alors passée de quatre à une dizaine de musiciens, tous capables de chanter plusieurs voix et de jouer plusieurs instruments. Les concerts nous ont donné envie d’aller plus loin. À partir de 2021, nous avons commencé à travailler sur de nouvelles compositions. « Ci faremu un passu » est le résultat de cinq années de travail.
Notre ambition était claire : rester profondément corses tout en assumant l’influence des musiques sud-américaines. Les instruments andins apportent une couleur particulière, mais les textes, les polyphonies et l’identité restent résolument corses.
Aujourd’hui, le groupe compte une dizaine de membres. Comment compose-t-on à autant ?
Nous sommes trois à écrire et composer : Mathieu Casanova, Franck Silana et moi-même. Nous nous appuyons aussi sur des textes de poètes proches du groupe. Chacun prépare des maquettes dans son propre studio, puis nous les écoutons ensemble.
Ensuite, tout devient un travail collectif. Chacun peut proposer des modifications sur les voix, les harmonies ou les arrangements. Une idée individuelle devient une création commune. Et si une chanson ne convainc pas, nous préférons la laisser de côté.
La langue corse occupe une place centrale dans votre répertoire. Était-ce une évidence ?
Oui, totalement.
Nous sommes tous des militants culturels. Chanter en corse n’est pas le choix de la facilité, mais celui qui nous semble le plus juste. Notre objectif n’est pas de toucher le plus grand nombre, mais de contribuer à faire vivre notre langue. La musique est pour nous un formidable outil de transmission.
Vos chansons évoquent souvent l’identité, la liberté ou encore la transmission. Ce sont des thèmes essentiels pour vous ?
Oui. Nous avons toujours envie de raconter quelque chose. La liberté est une valeur universelle qui parle à tout le monde. Nous évoquons aussi notre langue, notre terre ou notre drapeau, parce que ce sont des sujets qui nous tiennent profondément à cœur.
Vous avez également adapté en langue corse une œuvre de Victor Jara. Pourquoi ce choix ?
Victor Jara est une figure majeure de la chanson chilienne. Au-delà de son œuvre, c’est son parcours qui nous touche. Il a été persécuté, torturé puis assassiné parce que ses chansons portaient un message et rassemblaient le peuple. En reprenant cette œuvre, nous voulions avant tout lui rendre hommage.
Vingt ans après la création du groupe, quel regard portez-vous sur le chemin parcouru ?
L’évolution est indéniable. Au départ, A Primavera était avant tout une aventure entre amis. Aujourd’hui le groupe est bien installé dans le paysage culturel corse. Nous ne sommes peut-être pas les plus connus, mais nous sentons un véritable attachement du public. Lors des concerts, les gens chantent avec nous, réagissent à nos textes, échangent avec nous. C’est très gratifiant. Nous sommes aussi fiers d’avoir fait évoluer un projet qui n’était pas le nôtre à l’origine. Au départ, c’était celui de Mathieu Casanova. Aujourd’hui, c’est celui de tout le groupe.
La rencontre avec Quilapayún, en 2018, a-t-elle marqué un tournant ?
Oui, incontestablement. Pour beaucoup d’entre nous, c’était un rêve. Cela faisait des années que nous écoutions leur musique. Les rencontrer, partager des moments avec eux et monter sur scène à leurs côtés a été une expérience extraordinaire. Mais cette expérience nous a aussi beaucoup apporté artistiquement. Pendant deux jours, nous avons pu observer leur manière de travailler, de construire leurs chansons, de penser les arrangements. Nous ne les avons pas copiés, mais cela nous a nourris et nous a aidés dans la création de « Ci faremu un passu ».
Avez-vous eu le sentiment que cette rencontre constituait une forme de reconnaissance ?
Oui. Les membres de Quilapayún ont été surpris de voir qu’un groupe corse s’était autant approprié leurs instruments et leur univers tout en conservant sa propre identité. Ils ont aussi été impressionnés par l’accueil qui leur a été réservé. Ils se sont retrouvés dans un petit village du centre de la Corse, devant plusieurs centaines de personnes qui reprenaient leurs chansons. Ils nous ont confié n’avoir jamais vécu une telle expérience. Je tiens d’ailleurs à saluer l’Associu per u Ricordu di Circinellu, qui est à l’origine de leur venue en Corse et nous a proposé de participer à ce projet. À la fin du concert, nous avons interprété deux de leurs chansons avec eux sur scène. Ça reste un moment inoubliable.
Rêvez-vous aujourd’hui d’autres collaborations ?
Nous n’avons pas vraiment de liste d’artistes avec lesquels nous voudrions absolument travailler. Notre priorité est de continuer à chanter pour les nôtres et à porter nos valeurs. Bien sûr, si l’occasion de retrouver Quilapayún ou d’autres groupes de musique andine se présente, nous l’accepterons avec plaisir. Mais notre véritable ambition est ailleurs : continuer à créer, faire vivre Primavera et transmettre aux jeunes générations le goût de notre culture, de notre langue et de notre musique.
Aujourd’hui, quels sont vos projets ?
Après plusieurs concerts en formation acoustique dans des églises cet été, nous retrouverons la scène le 25 septembre à Cargèse, à l’issue d’une résidence de création organisée du 23 au 25 septembre. Nous y présenterons plusieurs nouveaux titres.
Qu’il y ait dix personnes dans la salle ou plusieurs milliers, cela ne change rien pour nous. Ce qui compte avant tout, c’est le moment partagé avec le public. C’est ce qui donne tout son sens à notre démarche.

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