À Bruxelles, les pêcheurs hissent le pavillon de la survie

Les professionnels insulaires de la mer rencontrent des vents contraires. Ils se disent prisonniers des filets nationaux et européens, exclusivement tissés pour la pêche industrielle. L’activité artisanale paraît bannie par ce dispositif. Une délégation s’est rendue au siège de l’Europe afin d’infléchir la règlementation qui risque de faire disparaître une corporation.

Par Jean Poletti

Depuis quelque temps déjà, les pêcheurs de l’île alertent sur leurs graves difficultés. Les périodes d’accalmie sont fréquemment entrecoupées d’épisodes revendicatifs. Il est vrai que leur situation empire au fil des nouvelles législations, qui sont à tous égards inadaptées, drastiques et source de déclin pour leur activité artisanale. Cette évidence est dite et clamée sous tous les tons, sans que cela ne fasse véritablement changer de cap ceux qui publient les normes, qui s’empilent et se multiplient dans une frénésie qui alimente insidieusement la marginalisation prélude à l’extinction. Récemment, ils obtinrent une audience avec les autorités préfectorales. Elles prirent acte, sans esquisser de réponses probantes. D’ailleurs, le pouvaient-elles tant cette question échappait à leurs prérogatives. À l’évidence et sans vouloir jouer l’avocat de la défense, seuls les velléitaires pouvaient croire que la solution pouvait se trouver au Palais Lantivy, dès lors que les hiatus s’enchevêtrent dans une doctrine gouvernementale et supra-nationale. Faut-il en incidence évoquer cette absurdité consistant à une limitation, aux lisières de l’interdiction, dans les aires marines protégées, que la profession avait elle-même créée pour préserver la ressource halieutique ? Courteline n’aurait pas fait mieux !

Pas d’usines flottantes

Ce fut vraisemblablement cette ineptie de trop qui provoqua le blocage du détroit de Bonifacio par une flottille venue de tous les ports insulaires. L’action rassemblait sous un même pavillon du refus l’annonce présidentielle à Nice lors de la conférence des Nations Unies sur l’océan. Mais ici ce que l’on nomme la grande pêche qui ratisse sans discernement n’a pas cours. Pas d’imposants chalutiers, véritables usines flottantes, ni de moyens sophistiqués pour dénicher et ramener d’énormes bancs de poissons. Nulle stratégie hauturière comme en maints lieux de l’Atlantique. Mais une pêche côtière à l’évidence peu prédatrice et qui respecte la faune et la flore. Une différence fondamentale que semble étrangement ignorer ceux qui dans leurs bureaux lambrissés initient les directives sans se soucier des spécificités. Ainsi, mesures factuelles ou générales cristallisent l’évidence au sein de la profession régionale d’un amalgame désastreux entre les majors qui sont ailleurs et les modestes qui sillonnent nos côtes. La colère et la détermination sont unanimes, Joseph Sanna s’en fait régulièrement l’écho. Pour le secrétaire du Sindicatu Corsu pa a difesa di i piscadoril’absence de différentiation pourrait être un point de non-retour. Le véto venu d’en haut est qualifié non seulement d’injuste mais aussi d’une ignorance des réalités.

Cap sur l’Europe

Dernier épisode en date, l’union des prud’homies de Méditerranée fut reçue par le commissaire européen à la pêche et aux océans. Kostas Kadis écouta les doléances, dont celles émanant des représentants de la Corse, à l’évidence les plus alarmantes. Éric Villain premier prud’homme de Balagne et Nathalie Paoli-Leca cheffe du service mer et Europe à l’Office de l’environnement, parlèrent à l’unisson. Ils dirent et soulignèrent que dans l’île la pêche artisanale représente la quasi-totalité de l’activité. Et triste réalité, la flottille s’est pratiquement sabordée au fil des ans, passant de six-cents embarcations à cent-cinquante actuellement.

Cela n’est pas amer fruit du hasard. Ou manque d’attrait pour le métier de la mer. La désaffection s’enracine essentiellement dans ce qu’en terme officiel on nomme la politique commune de la pêche. Conçue pour un modèle uniforme, qui règne désormais en maître un peu partout en Europe, elle dénie sans vergogne les spécificités. Le résultat ? Exclusions aux aides à l’installation selon des critères d’âge. Flotte vieillissante et en corollaire des règles permettant exclusivement l’acquisition d’unités d’occasion, parfois vieilles de plusieurs décennies. Aussi fut-il instamment demandé une urgente dérogation pour l’achat de bateaux neufs ainsi que de moteurs moins polluants. Dans cet océan législatif figure aussi en bonne place une surtransposition par la France des décisions prises par l’Europe, comme si du côté de la Seine on voulait se montrer plus royaliste que les rois bruxellois. Une sorte de course à l’échalote sans cesse recommencée, qui finalement brise le droit à l’existence d’une activité à visage humain. Dans cette surenchère qui exclut et broie, fut flétrie lors de la rencontre l’obligation onéreuse des balises de sécurité, sans parler du matériel électronique sophistiqué, qui doit équiper les barques, alors que le simple bon sens devrait déceler qu’il est en l’occurrence inutile mais obligeant là aussi à bourse délier.

Quai des brumes

Toutes ces raisons confinent à faire des sous-prolétaires de la mer ceux qui chez nous persistent contre vents et marées. Certains ont déjà mis pied à terre et n’appareillent plus que quelques jours par mois, uniquement pour conserver leurs licences. Rester à quai les en priverait définitivement. Malgré leur lassitude, ils veulent encore espérer que l’éclaircie poindra à l’horizon ramenant une certaine sagesse chez ceux qui manient le couperet réglementaire, sans qu’affleure dans leurs esprits qu’ils précipitent une activité vers le naufrage.

La situation de blocage pétrie de véto se fonde dans une méconnaissance qui frise l’incompétence chez les décideurs. Telle est l’accusation majeure qui prévaut dans les rangs de ceux qui luttent pour garder la tête hors de l’eau. Mêlant actions de sensibilisation auprès des instances décisionnaires et opérations paralysantes, ils tentent de recouvrer « l’équité que les technocrates rayent de traits de plume ».

Leur ultime espérance réside dans la création d’une convention entre l’État, la région et le comité des pêches afin que soit sinon entièrement terrassée à tout le moins largement amoindrie cette logique de cécité qui devient insupportable.

S’agissant de Bruxelles, un seul mot d’ordre prévaut : Faire admettre le particularisme d’une pêche nustrale « bonne élève » et qui paie les errements d’autres. « Nous n’avons pas les mêmes fonds, ni des conditions de travail similaires. Et surtout les unités ne sont pas identiques. » Ces plaidoyers pour retrouver un semblant de dynamisme seront-ils entendus ?

Dans le cas contraire, c’est l’ensemble d’une filière qui est vouée à plus ou moins brève échéance à la disparition.

Le plaidoyer de Maupertuis

Cet épilogue qui se profile n’est nullement accepté. Certains se battent becs et ongles pour que soit validé le droit à la différentiation. Ainsi Nanette Maupertuis s’inscrit-elle sans relâche dans ce sillage volontariste. La présidente de l’Assemblée de Corse, qui est aussi membre du Comité européen des régions et présidente de la commission des îles, s’exprima avec force lors de la troisième conférence des Nations Unies sur l’océan. « Le pacte doit nécessairement prendre en compte les territoires insulaires. » Et d’affirmer en substance que chez nous le type de pêche est par essence et définition respectueuse des écosystèmes. Est-ce le cas ailleurs ? Nullement. La Méditerranée est victime d’une surexploitation essentiellement due à la pression humaine, de procédés agressifs mis en œuvre par des grands armateurs espagnols ou italiens. À ces véritables prédateurs des fonds marins se superposent, comme s’il en était besoin, des espèces invasives à l’image du crabe bleu qui lui n’épargne plus nos rivages. Il est omniprésent du sud de Bastia à la baie de Sant’Amanza, poursuivant inexorablement sa prolifération. Mais ces éléments exogènes ne sont nullement dus aux excès des professionnels locaux. Cela va sans dire mais encore mieux en le disant afin de prévenir l’éventuel amalgame des esprits friands de jugement partiel sinon partial.

Dans un propos recueilli par nos confrères de CNI, Nanette Maupertuis se voulut encore plus explicite, presque accusatrice. « La Corse, ce n’est ni la Bretagne ni la Sicile. On ne peut pas traiter quelques chalutiers modestes comme ceux qui étrangers, imposants et sophistiqués, opèrent dans les eaux territoriales entre notre île et la Sardaigne alors que c’est une zone marine protégée. » Certes là où les potentialités s’avèrent critiques, il convient de prohiber afin de permettre la régénération. Mais cela ne doit pas se faire à l’aveuglette de manière systématique et globale. « Il faut consulter et moduler. »

Bouée de sauvetage

La cause est entendue. Tout doit être mis en œuvre pour ne pas sacrifier I piscadori corsi sur l’autel de l’iniquité. Et en faire des victimes expiatoires de dégâts produits par d’autres. « On ne nous écoute pas, on ne nous entend pas. » Tel est le sentiment largement partagé chez les adhérents du Sindicatu ou du comité local. La preuve ? Chaque année, dans une spirale inexorable, quatre ou cinq pêcheurs replient définitivement leurs cirés. Un effondrement que déplorait voilà peu encore Daniel Defusco et que nous évoquions dans une de nos précédentes éditions.

L’équité commande à dire que si la bouée de sauvetage est espérée, elle implique aussi une perception différente de celle qui prévaut parfois dans l’opinion. Mezzo voce ou clairement, il arrive que les pêcheurs soient accusés de toutes les maladies des mers. Ils s’inscrivent en faux et rétorquent « il faut en finir avec cette mise au pilori ». Et d’argumenter que si la corporation insulaire puise dans le domaine maritime, elle le défend tout autant. « En Corse, on pêche peu et bien. »

Il reste désormais à convaincre les responsables de ce gâchis de revoir leur copie que d’ailleurs ils n’auraient jamais dû écrire…

Les commentaires sont fermés, mais trackbacks Et les pingbacks sont ouverts.