Edito

Par Jean Poletti
Oh les beaux jours ! Voilà ce que pouvait dire la population lors des Trente Glorieuses. Cet emprunt à Samuel Beckett se délita au fil des pouvoirs laissant progressivement place au Bonjour tristesse de Sagan. La colère s’instaure. Elle irrigue une société des mécontentements catégoriels, créant autant de poches qu’alimentent les revendications disparates. De la fracture territoriale aux petites entreprises, des retraités à la jeunesse le mal français transcende les lisières des doléances classiques pour dessiner un fait de société. Une bascule dans la vie quotidienne qualifiée de manière diffuse ou explicite comme un étouffoir. Une situation d’autant plus angoissante que nulle éclaircie n’est perceptible à l’horizon. Des tracteurs de la colère à la révolte lycéenne, c’est finalement le déclassement d’un pays qui devient actualité. Analyses et commentaires se multiplièrent à l’envi. Certains objectifs, d’autres nimbées de considérations politiciennes. Mais disséquer fut-ce au scalpel, une situation n’est nullement essentielle. En bannissant tout jugement de valeur, convenons de dire que depuis près d’une décennie le pouvoir pêcha par manque d’anticipations et des choix budgétaires inconséquents. L’Éducation nationale ? Sept ministres sous l’ère Macron. Voilà qui suffit à expliquer les carences liées à ce poste éphémère. L’ impétrant sitôt nommé bénéficiait d’une récréation définitive quand il n’était pas renvoyé à ses chères études. Et si l’un d’eux demeurait quelque temps en fonction, c’était, comme le fit Blanquer, pour créer le fameux Parcoursup unanimement qualifié d’ineptie. Est-ce fruit du hasard si une récente étude montre un net recul de notre système éducatif qui mérite dans maintes disciplines le bonnet d’âne ? Exemple éloquent, en mathématiques le niveau est inférieur à celui de l’Albanie. Ajoutons dans ce Waterloo scolastique l’orthographe malmenée et l’étude de texte devenue mystérieuse. Cet affaissement général va jusqu’à faire mentir Socrate et son célèbre « Je sais que je ne sais rien » par une absence de sens critique et de responsabilité étatique. Ainsi, à bas bruit, s’ouvrent les portes du déclin culturel, permettant à la violence et aux exactions d’une minorité d’occulter le légitime cri de détresse d’une génération sacrifiée sur l’autel des carences. Étrangement lors du premier jour de manifestations, ce fut l’hôte de la Place Beauvau qui réagit. Un cours magistral sur l’emploi légitime de la force. La matraque comme thèse, antithèse et synthèse. Il fallut attendre près d’une semaine pour que son homologue de l’Éducation nationale sorte de l’anonymat avec dans son cartable un propos surréaliste. Promis juré, il allait examiner les problèmes alliant établissements vétustes, manque de professeurs. Est-ce à dire que pour lui et ses prédécesseurs la copie jusqu’alors était blanche. Sans aucune ébauche de solution aussi sommaire soit-elle ? Pourtant le cahier de doléances n’est pas récent. Multiplications des options véritables gageures pour les chefs d’établissements lors de l’élaboration des emplois du temps. Voilà une mesure qui gagnerait au nom de la simplification, dont on nous rebat les oreilles, qui devrait être corrigée. D’autant qu’elle ne coûterait rien aux finances publiques. Mais là aussi cette réforme d’élémentaire bon sens se heurte à la passivité côtoyant l’incompétence de ce microcosme imbu de la certitude des supposés sachants. Cette incurie étrangère aux solutions simples, prolixe dans les mesures négatives et fermée depuis trop longtemps aux besoins matériels et humains, alimenta le ressentiment. L’explosion surprit les allées gouvernementales, croyant éteindre des fumeroles alors que le brasier s’amplifiait. La gestion de crise se fit à l’emporte-pièce. D’abord menacer, puis face à l’ampleur ouvrir un espace de dialogue. Sans doute ces augustes personnages gagneraient en suivant des cours accélérés de pédagogie et de stratégie. Savent-ils que gouverner c’est prévoir ? Sans doute pas. Il est vrai que ceux qui le composent sont le reflet d’une doctrine non écrite du macronisme optant pour des anonymes dépourvus d’épaisseur politique et ignorant superbement les corps intermédiaires et par conséquent la représentation lycéenne. Les éléments de langage tendant à focaliser sur les débordements, au demeurant condamnables, firent long feu. La population constata interloquée que le dossier passait d’un ministère à l’autre, puis à Matignon et enfin à l’Élysée. Comme efficience, cela mérite un zéro pointé. La Corse a connu naguère cette valse-hésitation avec la fermeté, puis le dialogue et la fermeté érigée en slogan par Jean-Louis Debré. Et enfin le dialogue illustré par les Lundis de Matignon. Plus près de nous, l’assassinat d’Yvan Colonna, suscitant les émeutes de la jeunesse, incita Darmanin à offrir sur un plateau le concept d’autonomie. Non par adhésion à l’idée décentralisatrice mais uniquement pour circonscrire le bruit et la fureur. Quelle que soit la question abordée, dans l’Hexagone comme sur l’île, un fil invisible paraît les relier, tissé dans l’impréparation, l’amateurisme. Et finalement un sens de l’État aux abonnés absents. Nul ne peut s’en réjouir, car comme le disait un certain François Mitterrand « On a les élus que l’on mérite ».
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