MAGNIFICA HUMANITAS

Au début de leur pontificat, les papes ont coutume d’adresser une encyclique c’est-à-dire une lettre à toute l’Église. Léon XIV n’a pas dérogé à la tradition.

Par Michel Barat, ancien recteur de l’Académie de Corse

Le souverain pontife vient de rendre publique sa première encyclique. Rien d’étonnant à cela. Les premiers mots de chaque encyclique constituent leur titre : par exemple « Humanae vitae », « De la vie humaine » pour Paul VI, « Veritatis splendor », « La Splendeur de la vérité », « Fides et Ratio », « La foi et la raison » entre autres pour Jean-Paul II, « Dilexit nos », « Il nous a aimés », pour le pape François…

« Magnifica Humanitas » , « Magnifique Humanité » sont les premiers mots, donc le titre de la première encyclique de Léon XIV. Commencer ainsi pour un texte majeur, qui dépasse les limites de l’Église et qui a une portée d’universalité déclarée, peut surprendre. C’est Dieu qui est d’ordinaire magnifié et non l’humanité : Le « Magnificat » est un chant des plus importants de la liturgie catholique : il est chanté chaque jour aux vêpres : c’est l’action de grâce de Marie qui remercie et exalte Dieu de l’avoir élue. Par l’élection de Marie « il renverse les puissants de leurs trônes » et « élève les humbles ».

Doctrine sociale

Ce renversement de la puissance et des puissants a non seulement une portée politique et philosophique mais est fondateur de civilisation. En qualifiant de magnifique l’humanité, le pape surprend donc. Mais en quoi l’humanité peut-elle être magnifique : l’humanisme des Lumières fonde la magnificence de l’humanité dans son génie créateur de science et de technique. Léon XIV va plus loin que son lointain prédécesseur, Léon XIII, même s’il s’inspire de son encyclique, « Rerum Novarum », « Des choses nouvelles » de 1891. Cette encyclique fonde la doctrine sociale de l’Église : sa nouveauté est de défendre entre autres le droit des ouvriers à s’associer librement en syndicats, et de reconnaître à l’État un rôle dans la protection des plus faibles, ce qui le conduira à une réconciliation avec la République française.

Ce mouvement se poursuivra jusqu’au Concile de Vatican II inauguré par Jean XXIII, le 11 octobre 1962 et clôt par Paul VI le 8 décembre 1965. Ce concile affirmera la liberté religieuse par le texte « Dignitatis humanae », « De la Dignité humaine ». La Constitution pastorale « Gaudium et Spes», « Joie et Espérance », insistera sur cette dignité et sur la présence de l’Église dans le monde : elle y reconnaît l’autonomie des sciences et de la culture. Ce mouvement provoquera par voie de conséquence la réaction des intégristes et des traditionalistes de Monseigneur Lefebvre et de ses héritiers au point de provoquer un schisme comme vient de le rappeler l’actuel pape.

L’humanisme est proclamé encore plus fort par l’affirmation de la magnificence de l’humanité. Cette proclamation se fait à l’occasion de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle. Pour la première fois les progrès de la technologie ne remettent pas seulement en cause les conditions de vie pour les améliorer, pour libérer l’intelligence et la création des hommes, mais risquent de transformer l’homme, d’atrophier sa raison et son génie créateur. Pire, ils menacent de confusion entre la vérité et la fausseté, faisant de cette dernière une « vérité alternative ». La technique ne réalisera pas uniquement le souhait de René Descartes de voir l’homme devenir « maître et possesseur de la nature » mais elle deviendra elle-même « maître et possesseur » de l’homme.

Fraternité

Cet appel et cette mise en garde constituent l’insigne importance de cette encyclique tant pour les croyants que les incroyants. Elle pointe les dangers de la technologie contemporaine mais ne la condamne pas et encourage le progrès des hommes pour le bien commun. Léon XIV met l’humanité devant un choix crucial face à cette révolution numérique ; ou bien l’humanité s’abandonnera à la puissance quasi sans bornes de la technologie ou bien elle en fera un outil pour le bien commun. Dans le premier cas elle se livrera à la violence des puissants de ce monde, dans l’autre elle s’en émancipera pour construire la cité commune. Son ingéniosité la contraindra comme à son aube à choisir entre l’orgueil des architectes de Babel et la fraternité des reconstructeurs du temple de l’homme comme Néhémie reconstruisit les murs de Jérusalem après l’exil à Babylone. Pour être en capacité de faire le bon choix, l’humanité doit de nouveau croire en elle-même, en sa magnificence, au lieu d’adorer la puissance du « Veau d’or » qu’est le profit.

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