Peurs d’automne

Par Jean Poletti
Fermez le ban. L’été qui polit les aspérités de la vie tira sa révérence, laissant éclore septembre annonçant les frimas du réel. Revoilà une île face à une angoisse existentielle, semblant bannir tout présage salutaire. Cette fois, les difficultés telles les feuilles mortes se ramasseront à la pelle. Naguère ce traditionnel mois de rentrée n’était pas gage de bienfaits. Mais cette fois le tableau économique et social paraît encore plus terne, parsemé de grisailles que ne dissimulent pas le bleu de l’espérance. Au cœur de ce fatras se greffe une saison touristique qui a descendu le pavillon du succès. Les causes exogènes sont certes prégnantes, mais ne doivent pas occulter les carences factuelles d’un secteur censé produire, de manière directe ou induite, près de la moitié de la richesse insulaire. Les professionnels se lamentent, dénonçant sans hiérarchisation frais d’approche et concurrence déloyale. Et n’oublient pas d’omettre la relative passivité d’édiles et responsables étatiques qui feignent avoir d’autres priorités et se complaisent dans des joutes stériles. D’un sujet, l’autre, les entreprises du bâtiment ne se sont pas, tant s’en faut, refait une santé durant cet intermède ensoleillé. Pour eux aussi le mur des réalités devient obstacle que bon nombre ne pourra franchir. En aparté ou de manière officielle, il est question de redressements judiciaires ou dépôts de bilans. Inlassable leitmotiv, là aussi les facteurs sont divers, conjuguant hausse des matières premières aux permis de construire qui se raréfient, tandis que les ouvrages publics faute de financements stagnent dans le marais des projets. Quel que soit le domaine scruté l’optimisme est en jachère. D’ailleurs en conséquence implacable le chômage est reparti à la hausse, avec près de vingt-deux mille personnes inscrites à France Travail, en l’occurrence la mal nommée. Au-delà de ces fluctuations, il convient de se remémorer les conclusions des présidents des tribunaux de commerce. Sans euphémisme ni circonvolutions sémantiques dont sont friands les spécialistes officiels de statistiques, le verdict est alarmant. La ligne rouge est proche et le point de non-retour affleure. Des déclarations ne devant rien à l’improvisation ou au ressenti, mais puisées dans le nombre sans cesse en hausse de dossiers déposés dans les juridictions d’Ajaccio et Bastia. Ils concernent aussi bien l’entreprise que le petit commerçant, ou le prestataire de services. Certains bénéficieront d’un sursis avec la mise en redressement. Mais bon nombre se verront contraints de mettre la clé sous la porte provoquant ici et là des licenciements, assombrissant davantage encore le ciel social déjà ourlé de lourds nuages. Mais il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. D’aucuns se complaisent dans des discours lénifiants où l’absence de vérité le dispute au fatalisme. Pourtant la Corse qui avance sur un chemin de crête mérite à tout le moins que soient analysés les divers aléas. Ils ne devront comme cela est souvent le cas se limiter au diagnostic aussi élaboré soit-il, mais esquisser des remèdes. Ils ne devront pas être sectoriels mais faire éclore et cultiver une stratégie globale dévolue à tenter de s’extirper de l’ornière. C’est cela faire œuvre utile, transcendant les corporatismes, afin d’initier un essor global fondant dans un même creuset économie et social. Car sauf à être un doux rêveur voire un individualiste patenté, chacun devrait adhérer à l’adage stipulant que la survie sera collective ou ne sera pas. En incidence revient dans la mémoire que notre île, dit-on bénie des dieux, formidablement riche en atouts soit la région la plus pauvre de l’Hexagone. Celle où une personne sur quatre vit sous le seuil de la précarité. Tandis que la vie est plus chère qu’ailleurs. Se loger devient mirage en regard des loyers élevés, et l’accession à la propriété un rêve brisé pour beaucoup. Continuer sur cette pente équivaut à glisser vers un avenir de malheurs. Tandis que tous ceux qui ont voix au chapitre, chez nous et dans les instances gouvernementales, pourraient être passibles de non-assistance à la région en danger. Que nul ne s’y trompe, ce propos n’est pas puisé dans l’exagération. Il commence à avoir une salutaire résonance au sein de la société civile. Avec pragmatisme et nantis du bon sens populaire, des citoyens répètent à l’envi que l’alchimie néfaste n’a que trop duré, frappant durement une communauté. Alors qu’elle vit en un lieu privilégié de formidables atouts étrangement inexploités. Et en incidence privés d’éclosion par le carcan des règlementations. Bien sûr, il conviendra de sérier le possible et le souhaitable. Sans conteste, l’idéal ne sera pas atteint. Pour autant faut-il demeurer engoncé dans le stoïcisme en attendant que se produise la chronique des déboires annoncés ? Le penser serait accréditer le slogan « Corsica un avérai mai bè ». Si son auteur, Pascal Paoli, était désavoué gageons qu’il n’en prendrait nul ombrage. Scruter à la longue vue l’hypothétique venue de vacanciers sans nulle offre séduisante. Faire attendre truelle en main que se profile l’Arlésienne des chantiers. Faire du non-emploi une variable d’ajustement. Voilà trilogie qui équivaut à se livrer pieds et poings liés à l’imprévisible providence. En oubliant le message de Voltaire « La destinée nous mène et se moque de nous. »
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