LE VRAI BLASPHÈME N’EST PAS CE QUE L’ON CROIT

Dans une société laïque telle qu’elle l’est encore heureusement en France, le blasphème n’existe pas. Les caricatures de Mahomet ne sont pas moins acceptées que celles parfois violentes de prêtres ou de rabbins.

Par Michel Barat, ancien recteur de lAcadémie de Corse

Même si on pense que le respect d’autrui est nécessaire pour une cité harmonieuse, l’irrévérence à l’égard du religieux constitue un droit inaliénable de la liberté non seulement de pensée mais aussi d’expression. L’autodafé qui brûle des livres au prétexte qu’ils seraient blasphématoires est un crime contre la civilisation. Souvent la pensée qui pense fermement prend le risque de blesser, mais si elle renonçait à ce risque elle se renierait et cesserait de penser. Samuel Paty et Dominique Bernard l’ont enseigné au prix de leur vie. Que l’on soit croyant ou incroyant, l’oublier est les trahir et se trahir. Cette trahison est un abandon de l’idéal républicain. Et pourtant Samuel Paty et Dominique Bernard ont bien été assassinés pour avoir fait leur métier.

La liberté religieuse n’a vraiment toute sa valeur que quand elle reconnaît celle de ne pas croire. Croyants et mécréants doivent accepter la critique fût-elle caricaturale. Malheureusement ces principes ne semblent plus avoir cours et rares sont ceux qui défileraient aujourd’hui pour « Charlie ». Pire, on en revient aux guerres religieuses. Des croyants poursuivent et persécutent d’autres croyants comme des mécréants et des athées institutionnels emprisonnent et tuent des croyants. Le régime chinois à l’égard des Ouïgours n’a rien à apprendre des exactions du régime iranien à l’égard des infidèles. De tels agissements constituent en fait de vrais blasphèmes.

Albi des turpitudes          

Pire encore, dans les démocraties libérales très développées des guerres extérieures et des combats intérieurs sont menés au nom de Dieu. Le président des États-Unis d’Amérique organise dans son bureau ovale des séances de prière de son administration, dénonce ses opposants comme mauvais chrétiens et conduit des guerres au nom de son dieu. En réalité, bien plus que les dessinateurs de « Charlie », bien plus que les libres-penseurs, il blasphème en prenant Dieu comme alibi à ses turpitudes. Le blasphème devient idolâtrie quand, par exemple, il fait générer par l’intelligence artificielle une image de lui-même devenu Jésus-Christ guérissant les malades et peut-être ressuscitant les morts. Il est vrai qu’il a échappé par deux fois à un attentat et qu’il croit ou veut faire croire qu’il est béni de Dieu, que sa mission est divine et qu’il est l’Emmanuel, l’envoyé de Dieu. On ne sait si c’est tragique ou risible.

Jésus et Donald

Rares sont les actes idolâtres de ce niveau, mélangeant la mégalomanie à la vulgarité. Il faut rappeler que cet homme réclamait le prix Nobel de la paix : pourquoi aujourd’hui ne revendiquerait-il pas la canonisation. Le pape Léon XIV lui a justement rappelé avec fermeté et sérénité qu’un homme de Dieu se devait être un homme de paix, ce qui a dû irriter un certain nombre de catholiques américains ultraconservateurs.

Contrairement à Jésus le royaume de Donald Trump est bien de ce monde, que de ce monde. Il est tellement mondain que ses actes de dévotion rappellent ceux de Tartuffe. En fait, l’antihumanisme combiné à un mercantilisme cupide accroît le blasphème. Donald Trump est un piètre chrétien. Ses comportements révèlent qu’il méprise les principes authentiques du christianisme et sa politique pourrait être qualifiée d’anti ou d’ante chrétienne.

Jésus déclare dans « Jean, 14 6 » : « Je suis le chemin, la vérité, la vie. » Il appelle donc à suivre ses pas pour aller vers Dieu. Comme le proclame le Concile de Chalcédoine en 451, sa nature est double : il est « tout à fait homme et tout à fait Dieu ».

Mépris de lautre

Pour un chrétien, emprunter le chemin de Jésus c’est d’abord suivre l’homme, aimer tout homme quel qu’il soit comme un frère. C’est ainsi que pour le philosophe marxiste Alain Badiou, c’est saint Paul qui est le père de l’universalisme humaniste. Ainsi le véritable blasphème est le mépris de l’autre et le refus de sa totale liberté. La politique de Donald Trump est donc de fait un vrai blasphème.

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