La guerre sans fin
La guerre semble avoir quitté les apparences qui la faisait passer pour un accident de l’histoire. Elle en est devenue la trame continue.
Par Michel Barat, ancien recteur de l’Académie de Corse
Du Moyen-Orient aux confins de l’Europe orientale, du Sahel à l’Asie, le cycle des conflits semble ne jamais devoir prendre fin. La guerre se transforme et devient asymétrique et invente de nouveaux moyens de destruction. Elle se prolonge et se déplace, imposant l’image d’un monde où la paix n’est qu’une intermittence fragile. Cette permanence nourrit un sentiment d’éclatement de l’humanité, incapable de se penser comme unité et se repliant sur des identités toujours plus étroites.
Une telle configuration trouve un écho ancien chez Thucydide qui, décrivant la guerre du Péloponnèse, observait que « la guerre est un maître violent » et qu’elle révèle la vérité nue des passions humaines. Dans les conflits contemporains, notamment au Moyen-Orient, cette intuition se vérifie : la guerre y exacerbe les antagonismes religieux, historiques et géopolitiques jusqu’à rendre toute résolution durable presque impensable.
Autorité absente
Cette dynamique s’inscrit dans une anthropologie pessimiste que Thomas Hobbes formulait en évoquant une « guerre de chacun contre chacun », état latent que seule une autorité supérieure peut contenir. Or, à l’échelle internationale, cette autorité fait défaut. Les institutions globales peinent à imposer un ordre, tandis que les puissances poursuivent leurs intérêts dans une logique de confrontation diffuse, où l’économie, l’information et la diplomatie prolongent le conflit armé.
Déjà, Michel de Montaigne notait que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition », soulignant ainsi que la violence collective plonge ses racines dans la nature même de l’individu. Ce constat résonne dans des sociétés contemporaines traversées par des fractures internes croissantes, où la conflictualité ne se limite plus aux frontières, mais s’insinue au cœur des nations et des communautés.
Repli moral
Dans un registre plus politique, Alexis de Tocqueville percevait déjà le risque d’un monde où les peuples, tout en donnant l’illusion d’un rapprochement matériel, se replieraient moralement. Il écrivait que « les nations de notre temps ne sauraient empêcher que les conditions ne deviennent égales ; mais il dépend d’elles que cette égalité les conduise à la servitude ou à la liberté ».
Ce mouvement de fragmentation se lit dans la résurgence de nationalismes étroits, dans la constitution de blocs antagonistes, mais aussi dans la défiance croissante à l’universalisme. Louis de Rouvroy de Saint-Simon, observateur acéré des luttes de pouvoir à la cour, écrivait que « les intérêts gouvernent le monde ». Cette maxime conserve une actualité saisissante : derrière les discours idéologiques, ce sont des calculs de puissance, de ressources et d’influence qui structurent les conflits contemporains.
Ainsi, la guerre apparaît moins comme une rupture que comme une modalité ordinaire des relations humaines et internationales. Carl von Clausewitz voyait en elle « la continuation de la politique par d’autres moyens ». Notre époque semble franchir un seuil supplémentaire où la politique elle-même devient inséparable d’un état de confrontation permanent, d’une conflictualisation des rapports humains jusqu’au cœur des démocraties.
Logique globale
Enfin, Albert Camus rappelait que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Or, en fragmentant chaque conflit, en refusant d’y voir une logique globale, les sociétés contemporaines peinent à saisir ce qui les traverse : une guerre diffuse, sans déclaration formelle, mais omniprésente dans les structures mêmes du monde.
La guerre sans fin ne réside donc pas seulement dans la multiplication des fronts. Elle tient à l’incapacité à produire un principe supérieur d’unité, capable de dépasser les intérêts et les identités particuliers. Tant que cette limite persistera, l’humanité demeurera enfermée dans ce mouvement paradoxal où, plus elle se rapproche matériellement, plus elle se divise politiquement et symboliquement.

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