JORIS GIOVANNETTI

ÉCRIRE POUR TRAVERSER LA NUIT

Auteur d’un premier roman remarqué, Ceux que la nuit choisit (Denoël), Prix du roman corse, Joris Giovannetti évoque ses personnages comme s’ils étaient des êtres en chair et en os qu’il aurait réellement croisés. « Même maintenant, quand j’en parle, j’ai l’impression de parler de gens réels », dit-il en souriant, presque étonné lui-même. À travers eux, le jeune romancier qui est aussi professeur de philosophie à Ajaccio explore les fractures de la jeunesse corse des années 2010, avec déjà cette intensité grave de ceux qui ont beaucoup interrogé le sens de leur propre existence.

Par Karine Casalta

Son roman suit Gabriel, étudiant en philosophie, en proie à de brutales crises d’angoisse; son frère Raphaël, militant nationaliste opposé à la violence; Lélia, venue des HLM de Lupino; ou encore Cécilia, que le traumatisme d’un viol précipite dans l’anorexie. À travers eux, Joris Giovannetti scrute la sociologie d’une île traversée par la violence, le racisme, la tentation mafieuse, et les petits arrangements en sous-main « Elles existent, ces choses-là. Et je pense qu’il faut les regarder en face», dit-il, tout en écartant le caractère politique de son ouvrage, pour lui préférer en effet la question du sens.

LE VERTIGE PRÉCOCE DE LA LIBERTÉ

Et ce n’est pas un hasard si Nietzsche irrigue le roman. Pour l’auteur, qui enseigne aussi la philosophie à Ajaccio, c’est le philosophe qui appréhende le mieux la question du sens dans une vie. «C’est le premier à interroger le radicalisme du sens, le radicalisme politique, qui va interroger la question du corps, la question du dépassement de ses peines, de la mémoire, de l’oubli… c’était le philosophe parfait pour l’ambition romanesque que j’avais.» Étonnamment, les questions existentielles le hantent depuis l’enfance. « Je me souviens très petit d’avoir des interrogations sur le destin, sur Dieu – alors que mes parents ne sont pas croyants et que je n’ai jamais eu d’éducation religieuse –, sur la liberté… Et de raconter un épisode en Italie, où face à une piscine à l’accès interdit pour raisons de sécurité, il a été saisi d’angoisse et s’est mis à pleurer. «Je ne pleurais pas parce que c’était interdit, mais parce que je réalisais que si j’en avais envie, je pouvais tout de même y aller. J’avais le pouvoir de décider. Ce moment, où on se rend compte du poids de la liberté, que Sartre appelle “le vertige de la liberté ”.» Cette angoisse-là ne l’a plus jamais quitté.

UNE ENFANCE RURALE ENTOURÉE DE ROMANS

Bien plus qu’un simple exercice littéraire, l’écriture lui a très tôt offert une respiration. Né à Bastia en 1992, Joris Giovannetti a grandi en Castagniccia dans une famille d’agriculteurs, producteurs de farine de châtaigne, aux côtés d’une mère et d’une tante qui dévorent les livres et lui transmettent très tôt le goût de la lecture. «Ma mère me dit que j’ai quasiment appris à lire tout seul. » À la maternelle, il déchiffre déjà, ce qui lui vaut alors les moqueries de ses camarades: «Je me souviens d’une institutrice qui pensait que je mentais quand je lui ai dit que je savais lire et compter, et m’a demandé de le prouver devant toute la classe. Je l’ai fait mais ça a retardé la récré… et tout le monde s’était moqué de moi. » L’épisode le marquera durablement. Très tôt aussi, il noircit des carnets. De la génération Harry Potter, dont il dévore les volumes, il aime inventer des histoires fantastiques et vivre des mondes imaginaires. Mais bientôt, à son entrée au collège en ZEP, quelque chose se brise. « J’ai compris très vite en arrivant en sixième en pesant 29 kilos, qu’il ne fallait pas être premier de la classe. Ce n’était plus possible.» Dès lors il se saborde, rend des copies blanches, se désintéresse. «Je ne lisais plus du tout. Je ne faisais absolument plus rien. » Après son bac, qu’il obtient malgré tout, sans éclat, il enchaîne deux ans de petits boulots, et traverse alors une période particulièrement sombre, marquée par le harcèlement. «J’étais menacé tous les jours. C’était l’enfer.» C’est dans ce contexte que la lecture revient presque par accident : « Un jour, alors qu’on discutait du groupe des Doors, un collègue a vraiment insisté pour que je lise un livre sur Jim Morrison. Pourtant réticent au départ, c’est en le lisant que j’ai repris goût à la lecture.» En s’y plongeant, il découvre en effet non seulement un artiste, mais un monde. Morrison lisait Nietzsche, Kerouac, Céline: «J’ai tout acheté!»

LA LITTÉRATURE COMME RECONQUÊTE

Pendant un an, il lit sans relâche. «Je ne faisais que ça.» La littérature, le transporte hors d’un quotidien devenu invivable et devient son refuge. Lire lui offre alors un apaisement… et des rencontres: «J’ai notamment lu Balco Atlantico de Jérôme Ferrari, et ça a été un choc ! Je me suis retrouvé transporté. Ce livre racontait ma vie, le monde dans lequel j’évoluais… Il me disait que ce que j’avais vécu pouvait être beau. » Le monde des villages, les voitures sans permis, les amitiés viriles, les risques inconsidérés – tout ce qu’il mettra plus tard en scène. C’est le début d’une renaissance ! Âgé de vingt ans, il se décide alors à reprendre des études, avec l’idée de devenir journaliste. Après avoir validé une licence en Information- communication à Corte, il intègre une licence de sciences politiques à Lyon, qu’il obtient en travaillant d’arrache-pied. Mais bientôt, des soucis de santé l’obligent à revenir en Corse. Forcé d’interrompre le cursus en philosophie politique qu’il envisageait de poursuivre à Rennes, il entame alors un master de lettres à Corte. Mais le hasard va rapidement le conduire à changer ses projets. Il se voit bientôt proposer, presque du jour au lendemain, un poste de professeur de philosophie resté vacant au lycée. «Je n’avais jamais étudié la philo… ça a été éprouvant ! »

OSER L’ÉCRITURE

Cette expérience intense s’avèrera fondatrice. En effet, désireux par la suite, de passer le concours interne pour être titularisé, il doit continuer à travailler et n’a d’autre choix alors que d’accepter d’assurer 4 heures de cours par semaine disponibles à Bastia. « C’était à prendre ou à laisser et j’ai accepté malgré le manque à gagner en raison du peu d’heures de cours que cela représentait. Et c’est durant cette période où j’étais contractuel avec beaucoup de temps libre, où il y a eu aussi le confinement, que j’ai commencé à écrire. C’était le moment où jamais.» Il est vrai que l’idée d’écrire un roman l’habitait depuis longtemps. Et s’il avait déjà rédigé une vingtaine de pages d’un texte qui s’appelait alors «Le sexe des anges », mais il ne s’était jamais autorisé à véritablement franchir le pas. Et de parler de ce poids, que l’écrivain espagnol Javier Marías appelle « les épaules des géants ». «Il y en a d’autres qui l’ont fait avant nous et mieux que nous. C’est très délicat de s’en défaire!» Motivé par la nécessité d’aller jusqu’au bout de ses rêves, il décide cette fois de ne rien lâcher. « Parce qu’aussi, dit-il, je ne voulais surtout pas devenir cet homme aigri qui en vieillissant répéterait à tous qu’il aurait pu écrire.»

L’ÉPREUVE DU REFUS

Son manuscrit achevé, le parcours éditorial du roman va très vite ressembler à une nouvelle épreuve. Adressé tout d’abord à Actes Sud, choisi pour sa ligne éditoriale qui semble correspondre à l’ouvrage, ce premier envoi est suivi d’un refus. Des dizaines de maisons d’éditions sont par la suite contactées, là encore suivis de silences ou de retours négatifs. Cependant un mail enthousiaste de Grasset ravive alors ses espoirs «Peut-être le plus beau jour de ma vie», se souvient- il. Mais deux semaines plus tard, c’est la douche froide: refus du comité. «J’étais totalement détruit!» Il pense alors en effet que tout est fini, convaincu de ne plus jamais pouvoir écrire tant la déception est immense. C’est dans ce bouleversement qu’il passe l’examen du CAPES le lundi suivant. Cependant, un sursaut d’orgueil va bientôt le pousser à envisager un nouveau manuscrit. Il s’y attèle alors avec une intensité d’écriture quasi frénétique, comme pour se prouver qu’il peut faire autre chose, qu’il n’est pas condamné à l’échec. «J’ai passé huit jours où je n’ai fait qu’écrire!» À sa plus grande surprise, c’est durant cette nouvelle phase d’écriture, qu’arrive un retour de la maison d’édition Denoël, où son premier manuscrit trouvera finalement sa place, au prix d’une réécriture massive. «J’ai reçu un mail de 85 lignes de mon éditrice, après plus de six mois de silence, qui m’expliquait, pourquoi je ne pouvais pas éditer mon premier manuscrit en l’état. Elle me demandait beaucoup de modifications. Il y a donc eu un très gros travail de réécriture. Ça a été très dur, un véritable enfer, dit-il sans détour. Je ne suis pas passé loin du breakdown.» Il passera ainsi un été entier de travail intense, à corriger seize à dix-huit heures par jour, à relire à voix haute, à reprendre chaque scène, pour que le texte gagne en force et en clarté.

DES EFFORTS RÉCOMPENSÉS

Publié en janvier 2025, le roman a rapidement été salué par le Prix du livre corse 2025, le Prix du roman de Villeneuve et la reconnaissance des lecteurs. Sans compter sa sélection pour un prix ouvrant la voie à une possible adaptation en série qui vient confirmer sa puissance narrative. « Il continue à vivre », dit Joris avec une pointe d’étonnement. Il est vrai qu’on lui dit souvent que le livre est très cinématographique. Cette remarque l’amuse : « Je ne regarde presque pas de films », dit-il. Pourtant, son roman est solidement construit, rythmé par des allers-retours temporels qui maintiennent le lecteur en tension. « J’avais envie d’embêter un peu le lecteur», reconnaît-il, sourire en coin. Ce qui compte pour moi avant tout en tant que lecteur, insiste-t- il, c’est le style. Le reste n’a pas beaucoup d’importance.» Et de poursuivre en parlant de ses personnages comme autant d’êtres autonomes qui l’accompagnaient jusque dans son sommeil pendant les périodes de correction. Chacun, selon lui, pourrait faire l’objet d’un roman à part entière tant ils sont riches et contradictoires. « On pourrait pour chacun d’eux écrire sa propre histoire.» dit-il, envisageant déjà d’autres projets, pourquoi pas historiques, autour de leurs ancêtres.

Le jeune auteur qui corrige aujourd’hui un deuxième roman, « totalement différent », tout en continuant d’enseigner la philosophie, est surtout désireux d’éviter l’étiquette du «jeune écrivain insulaire qui ne parle que de la Corse ». « On peut faire autre chose.» La question de la légitimité, en revanche, ne le hante plus. Elle a laissé place à une autre exigence: celle de la qualité. Écrire n’est plus une revanche, ni une preuve à apporter. C’est devenu un travail total, exigeant, presque dévorant. Et si la nuit, dans son roman, choisit ses personnages, lui, en revanche, a choisi d’y entrer et d’y chercher, obstinément, un peu de lumière.

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