Paul Fortini – Faire vivre le théâtre obstinément
À Olmeto, le théâtre ne se joue pas seulement sur scène. Il résonne chaque année dans les ruelles, se faufile sous les balcons, s’accroche aux pierres de l’église et s’invite autour des fontaines. Et au centre de ce mouvement discret mais obstiné, Paul Fortini, un metteur en scène passionnément engagé pour la jeune création insulaire, fondateur du festival de l’Olmu, et à l’initiative de la création de la bourse à la nouvelle dramaturgie en langue corse.
Par Karine Casalta
Le village comme matrice
C’est dans ce village, à Olmeto, où sa famille est profondément enracinée et qu’il n’a jamais vraiment quitté, que Paul Fortini est né et a grandi. Son école primaire, son collège, ses premiers ateliers de théâtre : tout s’est passé là, ou presque. « Mon environnement naturel, c’est le village. J’ai toujours vécu au village. » Et c’est là, qu’à l’adolescence, pendant que la plupart de ses copains jouent au ballon ou apprennent la guitare, lui découvre le théâtre, un peu par hasard. « J’étais un peu un gosse à part. Je n’étais pas bon au foot, je ne savais pas jouer de la guitare, je ne savais pas chanter, j’avais plein de copains mais en même temps je n’étais pas tout à fait populaire… C’est ce qui a fait que je me suis tourné vers le théâtre. »
Il découvre alors un univers qui ne le quittera plus. C’est ainsi qu’au collège, il s’inscrit aux ateliers théâtre mis en place par la directrice du CDI durant la pause déjeuner. Bientôt Céline Vincent la rejoint et va les développer, permettant de proposer chaque fin d’année des restitutions au théâtre de Propriano. « Au lycée, j’ai décidé de continuer le théâtre avec Céline qui donnait des ateliers les mercredis après-midi. J’ai donc fait trois ans d’atelier pour au final convenir que j’avais envie d’être acteur. »
À l’heure du baccalauréat, le jour même de son épreuve de latin, il monte donc à Paris passer une audition pour intégrer l’école Auvray-Nauroy, réputée pour sa qualité. « J’y suis allé parce qu’elle faisait partie des écoles qui préparaient le mieux au conservatoire national. J’y ai fait trois ans complets et assez vite j’ai commencé à mettre en place mes propres spectacles. »
De l’apprentissage à l’engagement artistique
C’est durant cette période, que désireux de toujours plus jouer et mettre en scène, l’idée éclot un été, de venir jouer en Corse, au village. « J’avais des spectacles, et j’avais des copains qui faisaient des supers spectacles et je me suis dit si on allait tous jouer en Corse ? Espérant que peut-être le maire pourrait nous aider ; il s’avère que José-Pierre Mozziconacci qui connaissait ma famille et me faisait confiance, a été plutôt friand de cette idée. On est donc arrivé en août 2018 à dix comédiens, et on a fait six spectacles, soit douze représentations sur quatre jours. Et ça s’est super bien passé puisque on a eu tout de suite une centaine de spectateurs par spectacle ! »
L’engouement populaire est en effet immédiat. « À la fin, les gens nous ont dit : à l’année prochaine. Et je les ai pris au mot ! »
Il commence alors à réfléchir à la manière d’en faire un événement annuel un peu plus professionnel. « Au départ, c’était une grande fête de théâtre dans un village repensé comme un plateau. Comme pour les jeux de gosses quand on parle fort dans les ruelles pour tester l’acoustique, je me suis dit : je n’ai pas besoin d’avoir une scène avec des gros projecteurs, puisque j’ai une place de l’église qui est immense, avec un promontoire, une fontaine, des murs et bonne acoustique. Donc on peut mettre 50 chaises autour et jouer là ! Le festival de l’Olmu est vraiment né comme ça ! Et avec un petit peu d’argent de la mairie pour qu’on puisse venir jusqu’en Corse en bateau et qu’on puisse dormir en camping pendant une semaine ! »
Inventer un festival populaire et accessible à tous
Peu à peu, au fil des éditions, le festival va ainsi évoluer, mais toujours avec la même volonté de rester accessible à un public rural et jeune. « La culture en Corse se passe essentiellement à Ajaccio et à Bastia. Moi, je voulais que le théâtre se rende au plus près des gens pour pouvoir leur parler ! » Car pour Paul, le théâtre est un art fondamentalement populaire : « On voit des corps bouger, parler. Ça se passe sous nos yeux. La catharsis est immédiate. Il était important aussi qu’il soit gratuit pour pouvoir toucher le plus grand nombre. À partir de là, quand on met en place une représentation devant la maison de quelqu’un et que cette représentation est gratuite, on peut considérer qu’on a fait tout notre possible pour se rendre accessible. Après, il en va de la responsabilité du spectateur de vouloir accéder ou pas à cette culture. »
Il lui faudra toutefois attendre la troisième édition, en 2020, et les premières subventions de la DRAC et la Collectivité de Corse pour que le festival prenne une nouvelle dimension. « Dès lors, tous les artistes présents ont pu être rémunérés et le festival a commencé à avoir d’autres enjeux et est devenu véritablement un événement professionnel. »
La langue corse comme matière dramatique vivante
Le tournant majeur arrivera après le Covid : « L’annulation de la quatrième édition a été l’occasion pour moi de repenser et de restructurer le festival. Cette fois-ci, il n’était plus question de faire un événement de copains, mais de faire un véritable événement théâtral qui fédère la jeune création insulaire tout en soutenant la langue corse. Peu à peu, on a commencé à inclure de la danse, du cirque, et même un peu de musique cette année. Le festival est ainsi passé de 4-5 jours à une semaine complète – la forme dans laquelle il est aujourd’hui – oscillant entre 14 et 24 représentations, avec des compagnies majoritairement insulaires, centrées sur des esthétiques de création contemporaine.
Et Très vite, il m’est apparu évident que si je voulais faire un festival avec de la langue corse, c’était forcément sur le critère de l’écriture contemporaine, en explorant les thèmes qui importent à la communauté. Je voulais questionner la société insulaire d’aujourd’hui, dans notre langue. Faire du corse pour faire du corse, ne m’enchantait pas ! »
Insuffler un nouvel élan à la jeune création insulaire
Ambitionnant de participer à l’émergence de nouveaux talents, il crée ainsi en 2023 la « Bourse à la nouvelle dramaturgie en langue corse ». De cette exigence naîtra Prunu di u to sangue preziosu, une tragédie de Forteleone Arrighi, premier lauréat couronné, qui verra sa pièce créée durant le festival ; puis Là où pousse le romarin,une pièce de Carla Galardelli, créée en 2024, et enfin Le chant des reines vierges d’Angela Nicolaï, en 2025, avant un prochain prix 2026 en cours d’attribution.
Et d’assumer aussi une dimension pédagogique : créer une nouvelle génération d’acteurs capables de jouer en langue corse. « La bourse a aussi voulu inclure des acteurs qui n’étaient pas locuteurs à la base et qui le sont devenus grâce au théâtre. J’en suis notamment l’exemple, puisque je ne parlais plus un mot de corse depuis mes 18 ans. »
Faire émerger une communauté artistique
Metteur en scène, comédien, administrateur… et comptable, aujourd’hui, il cumule les casquettes. Le Festival de l’Olmu lui prend « à peu près mille heures par an » et ne lui rapporte rien financièrement. Mais la satisfaction est ailleurs. « On comptait cette année, 2 900 spectateurs pour 24 représentations. Pour Olmeto, ce n’est pas rien ! Et mine de rien, c’est une manière de faire vivre le village. Il y a une espèce d’économie qui se crée autour du festival dont je suis vraiment très content ! Mais surtout, le festival est aujourd’hui un vrai rendez-vous de rencontre pour artistes, en plus d’être un rendez-vous de rencontre avec les spectateurs. On a créé une véritable communauté artistique ! »
Son rêve serait désormais de pouvoir créer une structure physique dédiée à l’émergence artistique en Corse « J’aimerais créer un lieu de création en Corse – de préférence au village mais ça pourrait être n’importe où– qui accompagne vraiment les artistes jusqu’au bout dans leur processus de professionnalisation. Un grand plateau, un espace pour la danse, le cirque, le théâtre contemporain. » Parce que, selon lui, l’île peut aller plus loin.
À la recherche d’un théâtre insulaire contemporain
« Entre le moment où j’ai commencé à faire du théâtre c’est-à-dire 2015, et aujourd’hui beaucoup de choses ont bougé. Et je pense sincèrement en être un acteur de ce changement-là. Il n’empêche, on en est encore aux prémices. Peu de choses diffusent hors de Corse. Le seul spectacle créé en Corse qui en est vraiment sorti, c’est un texte de Lauriane Goyet, de la compagnie Acrobatica Machina, qui a obtenu avec La peau des autres une bourse SACD, et de vraies aides à la création de textes et à la diffusion, venant de structures reconnaissantes. En fait, Lauriane, c’est une pionnière. Et je crois qu’il faut continuer à développer des textes, à développer des écritures, à développer des auteurs et des autrices, et à développer des metteurs et metteuses en scène en leur donnant les moyens de créer ces textes qui vont arriver. La Corse pourrait devenir un bastion de la création en Europe ! »(…)Et de souligner : « Le particularisme de la création insulaire ne peut pas venir seulement du fait qu’on crée en langue corse de temps en temps. Il doit venir aussi d’un choix de texte et d’une proposition esthétique forte. Et là, pour l’instant, selon moi, on n’y est pas encore. Aujourd’hui, il n’y a pas de qualificatif pour le théâtre corse. Il y a un qualificatif pour le théâtre flamand, il y a un qualificatif pour le théâtre belge, pour la création néerlandaise. Il n’y a pas d’esthétique du théâtre corse. On n’a pas encore trouvé notre théâtre. Et c’est ça, à mon avis, qu’on doit chercher ensemble, collectivement. »
Mais à Olmeto, quand les chaises s’installent et que les voix montent dans la nuit d’août, on sent déjà qu’il est en train de naître.

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