UNE AUTORITÉ PERDUE

À chaque drame, à chaque incivilité, le chœur nostalgique se lamente de la perte de l’autorité, origine de tous les maux. Cette perte n’en est pas la seule cause et n’est peut-être elle-même qu’un effet, mais quoiqu’il en soit, la nostalgie d’une époque révolue ne la fera pas revenir.

Par Michel Barat,

ancien recteur de l’Académie de Corse

II est d’abord nécessaire de comprendre comment une autorité s’exerce démocratiquement : elle ne peut s’exercer non pas quand elle est conquise mais quand elle est reconnue. La question est donc plutôt : pourquoi a-t-elle disparu que ce soit celle des pouvoirs publics, des maîtres, donc du savoir, et pour finir celle des parents qui parfois renoncent tout simplement à l’exercer ? La réponse est aisée : parce qu’on l’a chassée du processus éducatif. La date où son abandon a été consacré est le 10 juillet 1989, date de la loi dite « Jospin » sur l’éducation. Depuis, même ses adversaires en ont partagé l’esprit car elle satisfaisait les bons sentiments et apparemment l’idéal non seulement démocratique mais républicain. En fait, elle est un renoncement à l’instruction et à l’éducation en flattant la bonne conscience et en confondant démagogie et démocratie.

La République des savants

Dire cela, ce n’est pas regretter la plume sergent-major mais refuser d’oublier que la République s’est construite par l’école et les savoirs au point qu’elle a été qualifiée de république des savants.

Que dit cette loi du 10 juillet 1989 qui refonde l’école, faisant des lois Ferry de 1881 et 1882 au mieux des monuments historiques, au pire les marques d’une république bourgeoise réactionnaire voire liberticide ? Dès ces premières lignes « le service public est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants », « le droit à l’éducation est garanti à chacun afin de lui permettre de développer sa personnalité, d’élever son niveau de formation initiale et continue, de s’insérer dans la vie sociale et professionnelle, d’exercer sa citoyenneté ». Ce sont des finalités sans aucun doute nobles auxquelles on peut se rallier unanimement. Mais où est passée l’École ? Elle semble oubliée au profit du développement personnel : la transmission des savoirs n’y est même pas mentionnée au profit de la formation, elle prépare à l’exercice de la citoyenneté avant d’avoir construit des citoyens. À l’époque on s’est réjoui qu’enfin « on mît l’enfant au cœur du processus éducatif » mais on oubliait « qu’éduquer c’est précisément conduire un enfant à être adulte et citoyen » et non pas accompagner une croissance et faire du maître un animateur.

Travailleur social

L’école publique, laïque et obligatoire de Ferry, donnait autorité au maître pour autant qu’il incarnait les savoirs qu’il transmettait. Son autorité était celle de son savoir et non d’une quelconque idéologie, il l’a perdue quand sa mission n’était plus de transmettre ce savoir mais d’accompagner l’éveil de ses élèves. Devenu animateur il a perdu le respect des élèves et des parents qui contestent, pour un oui ou pour un non, son autorité. Il ne restait plus qu’à dissoudre les écoles normales d’instituteurs parce que le professeur des écoles cessait la mission des instituteurs et en remplissait une tout autre, celle de travailleur social. Dans ce contexte, la distinction entre les écoles maternelles qui étaient le fleuron envié du système républicain français et l’école primaire devenue élémentaire n’avait plus de raison d’être, la maternelle se « primarisant » et le primaire se « maternalisant ». Une simple note de service supprima les circonscriptions maternelles. On croyait avoir fait un grand pas démocratique en choisissant de développer la personnalité et non pas d’abord d’instruire. Mais on eut l’effet inverse. Les enfants qui à la maison avaient le savoir à leur disposition s’éveillaient certes mieux à l’école mais ceux qui n’avaient pas ce privilège se trouvèrent en difficulté, les deux ne reconnaissant plus l’autorité du maître.

« L’école publique laïque et obligatoire de Ferry donnait autorité au maître pour autant qu’il incarnait les savoirs qu’il transmettait. »

Lécole déconstruite

Ce ne fut pas un progrès démocratique et républicain mais un aboutissement d’un néolibéralisme déconstructeur.

L’école déconstruite tout comme le savoir, l’autorité devenue un frein au développement personnel, le citoyen républicain a été réduit au consommateur postmoderne.

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