TEMPS DE CRISE

L’année 2025 s’est écoulée au rythme d’événements bien souvent tragiques mais malheureusement en France tragicomiques au regard de ce qu’est notre agonie républicaine : guerre en Ukraine, menaces sur l’Europe, guerre à Gaza, guerre en Iran, guerres sanglantes et oubliées en Afrique…, dérèglement climatique avec son cortège de catastrophes naturelles, à Washington et à Moscou des autocrates frisant le ridicule, en France instabilité politique et sociale qui prend trop souvent la forme d’une mauvaise farce mais d’une farce annonciatrice d’un effondrement.

Par Michel Barat, ancien recteur de l’Académie de Corse

La liste n’est pas exhaustive, elle s’allonge par les révoltes agricoles, par la dermatose modulaire contagieuse des vaches que l’on abat par milliers… Tout cela n’est pas le pire car revient décomplexé au prétexte du conflit israélo-arabe, non pas un antisémitisme résiduel mais l’antisémitisme le plus hideux. La bête des années trente se réveille sans trop savoir si on pourra la faire taire. Des hommes et des femmes politiques en font preuve sans retenue dans leurs discours au point que le pitre antisémite redevient la bête hideuse. Tout cela est relayé sans aucun frein par des réseaux dits sociaux en fait antisociaux. Cela se poursuit au début de l’été austral sur une plage de Sydney par un massacre à l’allure de pogrom au point qu’on désespérerait de l’humanité s’il n’y avait pas eu l’acte solitaire et héroïque de Ahmed al-Ahmed, ce commerçant musulman d’origine syrienne.

Ce temps est bien un temps de crise même si le pluriel serait préférable. Il faut entendre par crise une situation paroxystique sans issue prévisible. On pressent qu’elle débouchera sur une catastrophe et on s’efforce de la gérer. Mais peut-on gérer ce qui est ingérable ?

Le temps du placebo

La crise ne se gère pas, elle se tranche par une décision politique. C’est d’ailleurs revenir sans le savoir à l’origine grecque du mot, « krisis » qui vient du verbe « krinein » qui signifie « trier », « séparer » « juger », « discerner ». Une crise est le moment où il faut séparer, prendre une décision. Si on gère la crise, on ne prend pas de décision, on lui applique un placebo pour en remettre le remède à plus tard. La politique française actuelle traite ainsi ouvertement la maladie de la dette mortelle. On fait des compromis en attendant l’élection présidentielle qui tranchera parce qu’il n’est peut-être pas possible de faire autrement.

Le champ lexical du terme « crise » nous vient de la médecine, de la politique et de la philosophie grecques. Il s’agit de la phase décisive sur la scène d’une pièce de théâtre ou celle du politique qui ressemble aujourd’hui bien trop à du mauvais théâtre de boulevard. Comme au théâtre, il faut un moment décisif pour que les choses se dénouent. Dans la tragédie classique on appelle ce moment « la péripétie », cet événement qui force le destin et le dénouement.

Dun théâtre, lautre

Mais chez Sophocle, Euripide, Racine il ne s’agit que d’éveiller l’intérêt du spectateur ou comme le disait Aristote dans sa théorie de la tragédie de susciter la pitié. Dans le théâtre de la cité, il en va tout autrement car il s’agit de la vie des gens. La crise est le moment critique qui, comme en médecine, engage le diagnostic vital des citoyens, leur prospérité ou leur ruine ou encore la guerre ou la paix. Le moment critique exige la décision d’un jugement clair qui donne une réplique ferme au cours des événements. Avec les mots de crise, de décision, de jugement, de réplique, de critique, nous demeurons toujours dans le champ lexical du verbe grec « krinein » qui est « discerner »ou « séparer ». Notre temps est bien un temps de crise qui nécessite du discernement lucide pour décider c’est-à-dire trancher. Malheureusement en perdant le sens de la crise, en lui étant aveugle et sourd par paresse intellectuelle et par lâcheté confortable, on renonce à la possibilité de décider.

Le spectre de la vassalité

Dès lors on perd toute autonomie de volonté, toute liberté. Si non seulement les politiques mais aussi les citoyens abdiquent toute volonté, la décision sera prise par d’autres et notre liberté s’éteindra dans la vassalité.

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