SÉDUCTION: RITA HAYWORTH

L’arc existentiel de Rita Hayworth est tendu entre les trois situations de victime de l’inceste, d’une brillante carrière d’actrice et de danseuse dont le ressort de la séduction fut l’érotisme et à la fin, l’épreuve de la maladie d’Alzheimer. 

Par Charles Marcellesi, médecin

L’INCESTE 

L’inceste père-fille dont fut victime Rita Hayworth de façon répétée à partir de l’âge de 13 ans survint dans les circonstances suivantes : née à Brooklyn d’un père issu d’une famille de danseurs de flamenco d’origine sévillane, les Cansino, et d’une mère également danseuse, fille d’acteurs anglo-irlandais, les Hayworth, Rita suit les tournées de ses parents, et ses débuts sont illuminés par une première prestation, à 4 ans, au Carnegie Hall de New York ; l’arrivée du cinéma parlant oblige toute la famille à chercher fortune ailleurs en rejoignant Hollywood, en roulotte, et une première installation réussie avec la création d’une école familiale de danse est contrariée par le krach boursier de 1929. Au prix d’un travail acharné, Rita a poursuivi sa formation de danseuse et à 13 ans son père la prend comme partenaire exclusive, pour des shows de versions modernes de tango et de boléro qui rencontrent un grand succès : malheureusement c’est à partir de ce moment que cet homme violent et alcoolique la contraint au rôle d’épouse de substitution, comme elle le confiera à l’un de ses maris, Orson Welles. L’adolescente développera en réaction une timidité maladive et des comportements d’inhibition mais conservera la possibilité de se libérer avec une grâce naturelle et éblouissante dès qu’elle se produisait comme danseuse. 

Ce type d’inceste père-fille est statistiquement le plus fréquent (95%) parmi les cas peu nombreux que traite la justice, mais dans les faits beaucoup plus répandu puisque l’on estime par exemple qu’en France 9% des femmes sont « survivantes » d’inceste. Aux Etats-Unis, ces cas d’inceste réels serviront d’angle d’attaque du bien fondé de la théorie de la psychanalyse et de l’œuvre de Freud lorsque celui-ci postule le développement psycho sexuel de l’enfant à partir de l’acquisition du langage avec l’énamoration du petit enfant pour le parent de sexe opposé et la rivalité avec le parent de même sexe, avant que l’enfant n’y renonce de peur de représailles imaginaires (complexe de castration) ; il était surtout reproché à Freud, dans la théorie complotiste de Jeffrey Moussaieff Masson (1980), d’avoir repéré les développements de ce complexe chez des sujets adultes (le plus souvent féminins) qui avaient avec de faux souvenirs reconstruit leur désir d’enfant pour le parent de sexe opposé au leur en lui substituant un fantasme d’actes de séduction n’ayant jamais eu lieu la part de l’adulte à leur égard. Selon ses contempteurs, Freud aurait ainsi banalisé et masqué les cas d’inceste réels. Cette polémique contribua néanmoins la ruine de l’influence de la psychanalyse aux USA.

UN MYTHE CINÉMATOGRAPHIQUE DE LA SÉDUCTION

Résolue à une carrière dans le cinéma, dont elle parcourra toutes les étapes depuis la figuration et le statut de starlette jusqu’à celui de star consacrée, actrice et danseuse, « sex-symbol » de son temps, Rita a réussi à retourner comme un gant sa posture victimaire vis-à-vis de l’inceste, et l’on évoquera ici comme en résonance une des images clefs de sa carrière, sa façon de retirer ses gants dans le film Gildaqui pour les critiques vaut tous les strip-teasesQue ce soit en privé ou au plan professionnel, c’est comme si le traumatisme secret de l’inceste était retourné à son avantage avec le choix de protecteurs et de maris plus âgés (Edward C. Judson, Harry Cohn), véritables pygmalions qui lui feront remodeler l’ovale de son visage parachevant ainsi pour l’époque l’image féminine parfaite.

On remarque que s’il n’existe pas de mythe d’inceste père-fille, il existe par contre des mythes dans lesquels c’est la fille qui séduit le père (chez les anciens grecs et Ovide : Myrrha) en ayant recours notamment au mouvement à des fins de magie érotique : c’est l’iunx des Grecs, à la fois « oiseau du délire » (le torcol) à la mobilité incessante, mais aussi l’instrument de séduction créé par Aphrodite sous forme de rouelle vrombissante, ou encore désignant une magicienne préparant des filtres ; ce fut en grande partie grâce à sa technique de danseuse, qui en fit une partenaire très appréciée de Fred Astaire, qu’elle prit l’ascendant sur le public… et sur les hommes : considérée comme la plus belle femme d’Amérique, elle épousera successivement l’artiste intellectuel, Orson Welles, et l’Aga Khan, richissime dignitaire religieux.

L’ÉPREUVE DE LA MALADIE

Au cours des années 60 apparaissent chez l’actrice des modifications caractérielles, des troubles de la mémoire l’empêchant de mémoriser les dialogues, premiers signes d’une forme précoce de la Maladie d’Alzheimer qui ne commença à être vraiment connue que vers la fin des années 1980 (identification des plaques séniles et des dégénérescences neurofibrillaires dues à deux protéines anormales). Rita connaîtra cependant encore de beaux succès (Le plus grand cirque du monde) mais doit renoncer à Applause. 

Elle décède en 1987. Les causes de la maladie sont encore mal connues et les traits liés au traumatisme psychique sont fréquemment observés, au rang desquels a figuré sans doute pour elle l’inceste.

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