Qui veut la peau du conservatoire du littoral ?

Triste coïncidence de calendrier. Alors que l’institution fête son demi-siècle d’existence, une mission initiée par Matignon conclut à son rattachement à l’Office français de la biodiversité. Au prétexte de rationaliser les services étatiques, on jette le bébé avec l’eau du bain. Cette structure, notamment Corse, fit preuve d’efficience. Dans un indicible aveuglement elle est d’un trait de plume assimilée à ces comités Théodule aussi pléthoriques qu’inutiles où pantouflent de hauts-fonctionnaires. Un amalgame injuste suscitant ici une légitime levée de boucliers.

Par Jean Poletti

Là où la différentiation aurait dû prévaloir les ronds de cuir tant décriés par Courteline firent preuve d’aveuglement. Bien sûr la rumeur enflait sur ces multiples entités grassement payées sur nos deniers et dépourvues de la moindre utilité, si ce n’est à caser les petits copains, rentiers de la République. Certes en ces périodes de vaches maigres ces dépenses rencontraient dans l’opinion un puissant rejet. Dans ce droit fil faire le ménage, rationaliser ou supprimer ne se voulait pas vue de l’esprit. Mais l’aréopage désigné pour ce toilettage ne brilla pas nullement par son intelligence. Comme souvent ces serviteurs du prince firent preuve d’un zèle inconséquent. Là où devait primer l’analyse s’instaura l’excès. Nulle objectivité sériant les structures à l’utilité éprouvée et celles qui n’étaient qu’illusoires. Alors qu’il eut été bénéfique d’utiliser le scalpel chirurgical, ces censeurs de circonstance utilisèrent la hache tranchant à l’aveugle le bon et le mauvais. Le conservatoire du littoral se trouva enserré dans cette frénésie administrative. Malgré ses succès probants, et sa longue liste de paysages à jamais sanctuarisés, l’idée germa de le placer sous la tutelle d’un vague office de la biodiversité. Cela équivaut à une mort programmée tant les missions spécifiques du conservatoire n’ont nulle parenté, fut-elle lointaine, avec celle qui deviendrait son égérie. De suzeraine, rompue aux problématiques locales et armée pour intervenir, elle serait vassale d’une nébuleuse dépourvue de vision qu’implique le particularisme.

Lauriers coupés

Que l’on sache, et sans verser dans l’explication technique, la question de la biodiversité et ses plausibles remèdes ne sont que rarement à la hauteur d’enjeux consistant à préempter des hectares, afin de tarir les velléités des bâtisseurs à l’insatiable appétit. Ce ne sont pas des simples expédients comblant d’aise les écologistes du coin qui suffisent. Il faut impérativement que s’inscrive dans le temps une authentique politique interventionniste. Elle seule préserve, autant que faire se peut, la beauté originelle de certains lieux en les versant au patrimoine commun qui transcende les générations.

Nous voilà au cœur de la question qui interpelle notre communauté. En effet ici le conservatoire protège pas moins de vingt-et-un-mille hectares répartis entre soixante-deux communes. Une stratégie menée de longue date et qui ne faiblira pas. Loin de se reposer sur ses lauriers, l’établissement aspire à acquérir trente-quatre-mille hectares durant les vingt-cinq prochaines années. Ainsi au-delà des résultats factuels est mis en exergue son rôle prépondérant dans la lutte contre les pressions financières et la spéculation immobilière. Tel est l’enjeu. Il peut s’assimiler à une philosophie affichée d’être l’opposant farouche et inlassable à l’urbanisation de nos côtes. Dès lors ce n’est que saine justice si la révolte gagne chez les maires, associations de scientifiques et d’experts. Sans omettre des regroupements citoyens à l’image du Levante par exemple. Tous faisant fi de leurs différences se fondent dans une unique exigence en forme de slogan : « Ne touchez pas au conservatoire du littoral ». Mieux ils revendiquent son renforcement en le désignant comme un acteur sinon unique à tout le moins essentiel à l’essor harmonieux d’une région, cristallisant dans sa beauté des pans entiers de ses paysages.

La liste des acquisitions serait longue à énumérer. Citons simplement pour fixer les mémoires Les Agriates, Roccapina, Les îles de la Pietra, les rivages de Corbara, la Pointe du Cap Corse, Ricantu-Capitellu, Capu di Muru, Scandola, Urbinu, Golfe de Ventilegne, les falaises de Bonifacio. Et encore Santa Giulia, Capo di Fenu, Girolata, Vallée du Fango, Capo Rossu. Ces quelques rappels suffisent aisément à assoir la légitimité pleine et entière de ceux qui s’insurgent. À leurs yeux, la simple idée de passer une structure par profits et pertes est par essence et définition inacceptable.

Pirouette sénatoriale

Il serait d’une sagesse élémentaire que ceux qui pondirent cette ineptie revoient leur copie et fassent amande honorable. Car à trop tergiverser ou s’enfermer dans une illusoire tour d’ivoire ces auteurs de la démolition risquent de provoquer une révolte embrasant la société tout entière. Sauront-ils admettre qu’au mieux, ils se trompèrent, au pire ils daigneront déciller leurs yeux parisiens sur la réalité insulaire ? Osons l’espérer car leur approche intellectuelle laisse sur le bord du chemin la conception charnelle de la terre qui palpite chez chacun d’entre nous. Aussi serait-il en incidence un vain palliatif si cette équipe de sabreurs invoquait pour sa défense un récent rapport de la commission sénatoriale justifiant cette suppression au prétexte que « les attributions du conservatoire du littoral sont similaires à celles de l’Office français de la biodiversité ». Mais l’affaire se corse quand on sait que seul le conservatoire a compétence dans l’achat de terrains. Qu’à cela ne tienne dans une surprenante pirouette du côté du Palais du Luxembourg on préconise que ce manque de l’office soit comblé. Comment ? Par « la création d’une direction des acquisitions foncières ». Les sages de la haute-assemblée nous avaient appris à mieux. En forçant le trait, il est loisible de remarquer qu’au nom des économies et doublons évoqués on propose ni plus ni moins des créations d’emplois, donc des dépenses nouvelles dans le cadre d’une recherche d’économie. Ubu roi. Comme compte d’apothicaire, on avait rarement proposé pire. Il est vrai qu’actuellement les édiles nationaux n’en sont plus à une ineptie près. Pis, ils les revendiquent dans une sorte de course à l’échalote ou de foire aux saucisses.

Sévère réquisitoire

En toute hypothèse cette idée de fusion ne passe pas comme une lettre à la poste à l’Assemblée territoriale. L’unanimité souda les édiles dans un veto catégorique. Lors des questions orales Saveriu Luciani donna le ton. Et d’interroger sur les conséquences qu’aurait cette disparition sur les terres dont le conservatoire est propriétaire. Dans son réquisitoire se dessinait également la crainte de laisser l’île démunie concernant l’exercice des compétences et missions du conservatoire. Et en incidence l’avenir de ses agents. Guy Armanet abonda cette charge sans équivoque et affirma notamment qu’en sa qualité de président de l’Office de l’environnement sa vigilance sera sans faille. Il précisait à toutes fins utiles que cette position s’inscrivait pleinement dans celle qu’afficha à plusieurs reprises le Conseil exécutif. Tonalité similaire et argumentaire également combatif dans l’intervention de Nanette Maupertuis. Pour la présidente de l’Assemblée nul doute n’est de mise « Aujourd’hui encore plus qu’hier la préservation de notre littoral, qui nous est envié par ailleurs, mérite notre plus grande attention. »

Comme pour parachever ce front du refus, en fin de session Françoise Campana, présidente du Conseil des rivages présenta une motion initiée conjointement par Fà Populu Inseme et Core in Fronte. Ce texte demande sans euphémisme mais avec un volontarisme assumé : « Le maintien du conservatoire du littoral en tant qu’établissement public autonome doté de moyens propres et de prérogatives suffisantes pour assurer ses missions de manière pérenne, transparente. Et son rattachement à la Collectivité de Corse dans le cadre de l’évolution institutionnelle en cours. » Sans surprise cette position, à laquelle s’associèrent la présidente de l’Assemblée, les groupes Un Altra Strada et Avanzemu, fut adoptée à l’unanimité.

Domaine sensible

Au risque de redites, rien n’empêche d’insister sur cette chronique qui pourrait être celle d’une mort annoncée dans un domaine singulièrement sensible et ne laissant personne indifférent. Dessiner un visage de la Corse préservé sans être figé.

Davantage qu’un enjeu, il s’agit d’un défi. Celui que sut relever et assumer durant près d’un demi-siècle une structure, ses dirigeants et ses agents. Pourtant certains dans les bureaux lambrissés de la capitale décrètent qu’elle doit rendre gorge. Une telle aberration défie tout à la fois le cœur et la raison. Elle provoque non seulement l’étonnement mais aussi le courroux. Qui sont ces esprits tortueux déclarant sans autre forme de procès que notre conservatoire du littoral, admis au patrimoine commun, devait s’effacer alors que ses missions couronnées de succès devraient suffire à le préserver naturellement ? Que ceux qui les connaissent lèvent le doigt. Ils méritent que leur soit discernée la croix de la vacuité, si d’aventure ils ne l’avaient déjà !

Basta cusi

Cette initiative consistant à enrayer ce qui fonctionne et s’avère efficiente illustre une fois encore le prisme déformant dans lequel certains sur les bords de la Seine voient la Corse. Des décisions intempestives qui brisent alors que l’élémentaire raison consisterait à les consolider. En saine riposte, une coalition s’est formée ignorant les clivages pour se fondre dans une unanimité au message de limpide clarté : n’amputez pas cette institution. Ou de manière plus prosaïque et bannissant le langage châtié : arrêtez vos conneries !

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