Monsieur Schmidt à l’Elysée par Vincent de Bernardi

Monsieur Schmidt à l’Elysée

par Vincent de Bernardi*

« Il s’est produit aujourd’hui un événement mondial ». A entendre le président de la République s’exprimer ainsi il y a quelque temps, j’ai cru, l’espace d’un instant qu’il renonçait au mariage pour tous. Ou plus sérieusement qu’il annonçait, dans un éclair d’extra lucidité l’arrivée de David Beckham au PSG. Voire la démission du Pape. Tendant l’oreille, j’ai compris qu’il se félicitait d’avoir passé un « accord historique ». Avec les chefs d’Etat et de gouvernement du G8 pour annuler la dette des pays les plus pauvres ? Avec la communauté internationale pour faire plier Bachar El-Assad et mettre un terme aux massacres en Syrie ? Non, rien de tout cela.  Le Président se félicitait d’un  accord qui sortira la presse française du marasme et de la spirale du déclin ! Pourquoi une telle mise en scène donnant lieu à une conférence de presse dans la salle des fêtes de l’Elysée ? Pourquoi une telle emphase dans l’expression pour un accord, fut-il historique, passé avec un certain Monsieur Schmidt ?

Ce nom n’évoque pas grand chose quand on ne l’associe pas à celui de l’entreprise qu’il dirige. Une entreprise dont les services font partie, qu’on le veuille ou non, de notre vie quotidienne. J’ai nommé Google, Graal ou diable de l’humanité connectée, avide d’informations, de connaissances ou de fers à repasser à prix cassé.

Le moteur et la presse

La modestie, l’humilité, ou plus simplement le réalisme, auraient pu conduire à replacer cet événement, car s’en est un, dans un contexte plus mesuré. Pour la première fois, en effet, une entreprise accusée de mettre à bas la vielle presse mais aussi la nouvelle, vient la soutenir en offrant généreusement soixante millions d’euros pour son développement numérique. Des petits clics pour éviter la grande claque, en quelque sorte.

Regardons plus précisément ce qui se cache dans cet accord dont, je vous l’avoue, la dimension planétaire et historique m’échappe un peu.

D’abord, le contexte. Depuis quelques années, les media ferraillent contre la firme de Mountain View, l’accusant de capter à son profit la valeur de l’information que son moteur d’actualités référence. Initialement, les éditeurs demandaient à être rémunérés par Google en échange de l’utilisation de leurs contenus. Devant cette demande bien présomptueuse, le moteur de recherche dont la part de marché atteint 90%, menaçait tout simplement de les déréférencer.  A première vue, cela ressemble bel et bien à match aussi déséquilibré qu’un bras de fer entre Arnold Schwarzenegger et Jean d’Ormesson !

Mais c’était sans compter sur le pouvoir de la presse qui sait si bien utiliser, manipuler diront certains, les politiques.  Ainsi, le spectre d’une taxe Google a eu vite fait de circuler dans les couloirs de la rue de Valois, de Bercy et des commissions des finances du Parlement, jusqu’à l’entrée en scène du Président de la République sommant les deux parties de trouver un accord dans les trois mois. A défaut, une loi serait votée.

L’œil du fisc

Il faut dire que la société américaine est sous le coup d’une enquête du fisc, qui s’étonne du faible montant de ses revenus. Elle a déclaré cent trente huit  millions d’euros de chiffres d’affaire là où sa part du marché publicitaire est estimée à plus d’un   milliard  deux cents millions d’euros. De quoi attirer toutes les suspicions. Deux raisons pour Monsieur Schmidt de faire un geste pour éviter la taxe et apaiser les ardeurs de la direction générale des finances publiques. Qu’est-ce que soixante millions pour une entreprise dont le chiffre d’affaires mondial a dépassé les cinquante milliards en 2012 ? En revanche, soixante millions, c’est toujours ça de pris pour une presse aux aboies, sous perfusion d’aides publiques depuis des années mais condamnée à terme par la quasi faillite de son principal bailleur de fonds.

Il est intéressant d’envisager cette affaire sous deux faces. Côté pile, c’est un marché gagnant-gagnant. La presse a fait plier un géant et écopé de quelques miettes de sa richesse.  Google a évité la taxe et la vindicte. Pour soixante millions, il s’est racheté une image et une morale.

 Marché de dupes

Quand les éditeurs et l’Elysée parlent d’accord historique, Monsieur Schmidt, lui dans son communiqué, évoque la « décision » de Google de se porter au secours de la presse. Avouez que c’est particulièrement savoureux !

Côté face, c’est un marché de dupes. Lorsque les soixante millions auront été consommés, pardon, investis, la presse ne verra pas ses contenus rémunérés davantage et, criant au pillage, réclamera à nouveau son dû. Google a ouvert un guichet européen. Des belges, des allemands, des espagnols ou des italiens, qui seront les prochains à faire l’aumône pour avoir leur fonds de soutien ?

Finalement, François Hollande a peut-être eu raison en parlant d’un événement planétaire : tel un virus, le modèle français d’assistanat a commencé par contaminer l’économie mondiale des média avant de se propager à tous les secteurs ! Allo docteur…

Vincent de Bernardi, ex-conseiller en cabinets  ministériels

 

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