L’IMMORTALITÉPAR L’IA
FRANKENSTEIN, NOUS VOILÀ
Nous devons au cinéaste Guillermo Del Toro une adaptation récente (2025) du roman gothique Frankenstein de Mary Shelley (1818), qui décrit l’expérience donnant vie à une créature intelligente dont le corps, fait de morceaux de cadavres assemblés, est doté d’un pouvoir de régénération des chairs qui lui confère une sorte d’immortalité. Aujourd’hui, selon Jean-Gabriel Ganascia, chercheur au CNRS, ce serait en se combinant avec l’IA par téléchargement de leur esprit (« conscience ») sur les ordinateurs de demain, que certains sujets espèrent l’immortalité par « singularité technologique ».
Par Charles Marcellesi, médecin
L’IMMORTALITÉ SELON « FRANKENSTEIN » de MARY SHELLEY
En 1816, en Suisse, dans la villa Diodati, Mary Shelley a fait un pari avec Lord Byron et celui qui deviendra son époux, d’écrire un roman gothique selon la vogue d’alors (et de son côté Byron esquissera une nouvelle « vampirique »). Le processus créateur est amorcé par une parasomnie, un état entre veille et sommeil, au moment de l’endormissement (hypnagogie) : elle voit un étudiant se penchant sur un être qu’il a assemblé, lequel montre des signes de vie ; dans le roman l’étudiant deviendra le médecin savant Frankenstein et l’être par assemblage la créature possédant le don d’auto-régénération confinant à l’immortalité. On peut rappeler le contexte des connaissances scientifiques de l’époque : la théorie d’Aristote de la « génération spontanée », soit l’apparition – sans ascendants – d’êtres vivants à partir de la matière inanimée, a encore ses adeptes jusqu’à ce qu’elle soit invalidée par Pasteur pour laisser place à la théorie microbienne et à la théorie cellulaire. L’incertitude de la science de l’époque ouvre donc la voie au fantastique et l’arrière-plan cosmogonique de ce qui s’est écrit dans une civilisation garde suffisamment d’actualité pour permettre la réalisation d’un film contemporain à succès. Par ailleurs les liens symboliques de paternité, de fraternité et d’alliance, nourrissent les passions humaines exposées dans le film, comme la haine, la rivalité fraternelle, la concurrence amoureuse, alors que la créature supplie son inventeur de lui donner une compagne à son image, ce qui fait craindre aux humains qu’elle fasse lignée… Paradoxalement, l’humanité, la capacité affective, sont développées du côté de la créature.
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE ET SINGULARITÉ
La science-fiction a su s’emparer de la rencontre des objectifs de l’intelligence artificielle, soit comprendre l’intelligence en en reproduisant sur des ordinateurs les différentes manifestations de raisonnement, mémoire, calcul , perception (John McCarthy et autres en 1955), avec des concepts issus des mathématiques, ceux de la singularité et de la théorie des catastrophes, qui portent sur des changements soudains, et ceci pour appliquer ces notions non plus à l’espace (astrophysique) mais sur « le temps qui baigne nos vies » : l’idée surgit alors d’une « singularité technologique » mue par une dynamique inratable exprimée selon la loi de Moore (qui observe que le nombre de transistors sur une puce double environ tous les deux ans, ce qui entraîne une augmentation exponentielle de la puissance de calcul). Apparaissent alors des techno-prophètes comme le roboticien Hans Moravec (1988) ou le cybernéticien Kevin Warwick, n’imaginant les possibilités de survie de l’homme que par la création de cyber-organismes, mixte de technologie et de biologie, ou encore le dépassement de l’homme biologique après que les technologies créées par l’homme pour le servir aient pris leur autonomie, donné naissance à des cyber-organismes par greffe de l’humain sur la machine pour aboutir au règne d’une intelligence essentiellement d’ordre technologique succédant au règne du vivant (Raymond Kurzweil) : un futur sans l’homme donc. Fort heureusement la loi de Moore est une loi empirique, répondant à une logique d’induction (faire une loi générale de l’observation d’un grand nombre de cas particuliers) et dont le caractère exponentiel est contredit d’une part par les barrières physiques au traitement de l’information et la taille minimale irréductible des clés de cryptographie, d’autre part parce que la loi de Moore est inapplicable à la paléontologie des espèces, enfin qu’il n’y a pas de lien direct entre la puissance de calcul des machines et leur capacité à simuler l’intelligence. Aujourd’hui, « rien dans l’état actuel des techniques de l’intelligence artificielle n’autorise à affirmer que les ordinateurs seront en mesure de se perfectionner indéfiniment sans le concours des hommes, jusqu’à s’emballer, nous dépasser et acquérir leur autonomie » (J.-G. Ganascia, Le mythe de la Singularité).
L’IMMORTALITÉ PAR L’IA
Mais les mythes ont la vie dure, et intervient ici l’hubris des patrons des grandes sociétés du web : leurs pharamineuses capitalisations boursières les rend paradoxalement anxieux et sensibles au risque du caractère exponentiel de la technologie ; c’est de ce côté et de la part de ce profil de personnalité sans doute que s’entretient l’espoir de greffer leur conscience sur des machines pour gagner l’immortalité.

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