L’ÎLE DÉSARÇONNÉE PAR L’INERTIE GOUVERNEMENTALE ET PARLEMENTAIRE

Quelle mascarade ! Rarement, fut-ce sous la Quatrième République,
une équipe gouvernementale n’a donné un tel spectacle alliant incompétence et amateurisme. Certes elle n’avait pas depuis belle lurette de majorité parlementaire. Bien sûr les allées du pouvoir sont minées. À l’évidence,
la fin de règne d’un Président démonétisé favorise l’hallali.
En onde de choc cette situation pénalise lourdement notre île laissant
maints dossiers économiques dans l’expectative et transformant
le processus d’autonomie en nébuleuse.

Par Jean Poletti

Une telle situation conjugue les difficultés à l’impéritie des ministres. Des illustres inconnus à de rares exceptions près. Sortis du chapeau par un illusionniste aux tours de magie surannés qui suscitent quolibets nourris et quelques timides applaudissements de circonstance. Édouard Herriot affirmait fort à propos que «la politique c’est comme l’andouillette ça doit sentir un peu la merde mais pas trop.» Son vœu est exhaussé au- delà de ses espérances. De manière triviale chacun perçoit aisément que le mot du général Cambronne lors de la bataille de Waterloo est actuellement un qualificatif résumant les actions des diverses composantes du pouvoir. Des exemples ? À foison. Le pensionnaire du Quai d’Orsay qui fait la preuve éclatante de son impuissance à faire libérer nos ressortissants des griffes algériennes crut bon de flétrir le rapt du président vénézuélien par un commando américain. Jean-Noël Barrot croyait ainsi redorer son blason à peu de frais. Il fut cloué au pilori par l’hôte de l’Élysée qui vingt-quatre heures plus tard salua l’opération initiée par Trump. Décidemment ce ministre des affaires étrangères est étranger aux affaires géopolitiques. Car si Macron caressa dans le sens du poil son ennemi intime Donald c’est sans doute pour tenter de ne plus être traité par-dessus la jambe par celui qui se dit le maître du monde. Puis volte-face. Il envoie quelques trouffions au Groenland pour signifier aux Américains qu’ils ne sont pas en terrain conquis. Ces réactions épidermiques s’apparentent aux postures de vassal à suzerain.

JACHÈRE DOCTRINALE

Triste pour la France. De Gaulle réveille- toi, ils sont devenus fous! Et que dire du dossier Mercosur. Au-delà des analyses sur les conséquences d’un tel accord d’aucuns retiendront que Macron, qui était d’emblée favorable, changea brusquement de position et traça le sillon de l’opposition. Il le fit pour ne pas amplifier la révolte agricole. Mais aussi pour tenter de couper l’herbe sous les pieds de l’opposition qui annonçait une motion de censure si le Président persistait dans sa doctrine libre-échangiste. Isolé sur la scène européenne son veto n’eut aucune résonance. Ignoré sans ménagement, lâché par son éphémère alliée italienne, snobé par Von der Leyen, il pouvait mesurer sa chute sur la scène supranationale où naguère il était, sinon entendu, à tout le moins écouté. Et que dire de la ministre de l’Agriculture? Elle fit des pieds et des mains pour conserver son poste après le remaniement car selon ses dires elle avait une tâche à terminer. Depuis la crise, elle est dans une sorte de jachère, répétant en boucle des éléments de langage d’un dossier qui la dépasse et d’ailleurs repris par Lecornu. Calfeutrée dans son bureau lambrissé, sa position trancha singulièrement avec celle de la présidente de l’Assemblée nationale qui n’hésita pas à affronter la colère paysanne. L’échange ne fut pas tissé dans la dentelle. Mais il convient de saluer le courage de Yaël Braun-Pivet. Sans être en charge de cette question épineuse, elle n’hésita pas à faire montre d’empathie avec ceux qui convergeaient vers la capitale sur les tracteurs de la colère.

LES GALONS SURFAITS

Par ailleurs, qui peut croire l’espace d’un instant à la crédibilité de la ministre de la Défense? Quelles que soient les qualités réelles ou supposées de Catherine Vautrin, gérer la Grande Muette, alors que tant de lourds nuages ourlent l’horizon, peut paraître uniforme trop grand pour elle. D’autant que le choix initial s’était porté sur Le Maire. L’ancien grand argentier au déficit abyssal, sorti par la petite porte ministérielle fut pressenti pour revenir par la fenêtre. Devant le tollé général du retour de « Monsieur dette », il fut instamment prié de renoncer et à rompre les rangs. Une reddition en rase campagne pour cette opération désespérée de sauver le soldat Bruno. Mais qui eut cette idée saugrenue ? En bon sergent recruteur, Lecornu porta le chapeau en forme de calot. Mais des esprits suspicieux croient que l’ordre de recrutement vint de haut. Et que le pensionnaire de Matignon, discipliné à défaut d’être bête, s’exécuta la main sur la couture du pantalon. Car l’homme est habile et sans état d’âme. Contrairement à maints de ses prédécesseurs, qui sortirent de l’anonymat par le seul fait du prince, il n’opte pas pour la position du tireur couché casque lourd aux abris. Lui assume quand tant d’autres sitôt déchargés de leur poste n’ont pas de mots assez durs pour flétrir celui qui les adouba.

Ces quelques digressions suffisent à déceler aisément que le char de l’État n’est plus dirigé. Tel un bateau ivre, il vogue au gré des vents sans gouvernail ni équipage chevronné.

LA STRATÉGIE DU RABOT

Et la Corse dans ce maelström comme aurait dit Prosper Alfonsi ? Osons dire que malgré quelques assertions lénifiantes, elle est le cadet des soucis chez ceux qui détiennent des portefeuilles ministériels. Mais n’est-ce pas Napoléon qui affirmait que « vertu politique » est un non-sens ? Certains depuis surent en faire bon usage. Ainsi par exemple l’île doit systématiquement tendre la sébile pour que soit reconduite la sacro-sainte enveloppe de continuité territoriale. Cette fois encore le compte n’y est pas. Il manque au bas mot plus d’une dizaine de millions d’euros. Pis encore cette promesse est figée par l’imbroglio parlementaire. Certes les députés insulaires plaident pour une vitale rallonge, mais pour l’heure les interlocuteurs sont aux abonnés absents. Sans verser dans le catastrophisme disons qu’une telle subvention relève de l’urgence tant les compagnies aériennes et maritimes du service public en sont tributaires. Dans ce même esprit, quel que soit l’épilogue parlementaire, des sévères coups de rabot budgétaires sont d’ores et déjà actés. Elles impacteront la Corse qu’il s’agisse de l’assistance pécuniaire pour colmater les habitations devenues passoires thermiques ou celles dévolues à la précarité. À cet égard deux centres d’hébergements seront contraints de fermer leurs portes, tandis que les organismes caritatifs auront moins d’aides, alors qu’elles doivent répondre à une demande croissante.

TERRITOIRE SINISTRÉ

Du social à l’économie le constat est similaire. Faut-il redire ici que les collectivités seront contraintes à annuler ou mettre en parenthèses maints projets, qu’ils soient communaux ou régionaux. Dans maints villages des travaux, aussi modestes soient-ils, demeureront dans les tiroirs. Tandis que des ouvrages plus ambitieux tels des logements sociaux dévolus aux résidents, et autres chantiers d’assainissement ou de voirie joueront l’Arlésienne. Dans ce marasme, forgé dans la pénurie financière, il est à tout le moins surréaliste d’entendre la ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation évoquer l’accroissement du pouvoir local et la liberté d’entreprendre des municipalités et autres intercommunalités. Françoise Gatel a-t-elle l’espace d’un instant conscience que de telles paroles se brisent sur le mur des réalités? Elles sont pourtant limpides et se résument aux difficultés notamment dans le rural pour les maires confrontés à l’exercice budgétaire aux lisières de l’impossible. En contrepoint au Palais Bourbon, la reprise des travaux se fit sur l’examen des dotations aux collectivités. Un sujet aux antipodes du consensus, notamment eu égard à la proximité du scrutin municipal. Surréaliste tant chacun avait conscience qu’en épilogue Sébastien Lecornu piétinant ce qu’il avait promis aiguisait l’arme du fameux 49-3 ou à défaut celle des ordonnances. Mais pour amuser la galerie Amélie de Montchalin, en charge des Comptes publics, se pliait au jeu des questions et réponses des députés dans un dialogue de dupes que chacun savait inutile. Dans cette configuration, les députés auront beau jeu de dire qu’ils ne portent aucune responsabilité dans les coupes budgétaires.

Mais au-delà de ces considérations générales, il convient de marteler au risque de redites, que la Corse déjà fragilisée par une activité en berne devra supporter une raréfaction de ce que l’on nomme en terme générique la solidarité nationale. Il n’est d’ailleurs pour s’en rendre compte qu’à évoquer la tonalité qui prévalait lors de la rentrée des tribunaux de commerce pour être si besoin pleinement édifiés. Ou encore à écouter les professionnels du bâtiment, qui viennent de créer une structure régionale baptisée « Bâtir ensemble » pour tenter de juguler la crise d’un secteur à l’étiage particulièrement bas.*

CROISÉE DES CHEMINS

Voilà la Corse à la croisée des chemins. Elle paie au prix fort l’incurie des gouvernants, dont certains se targuaient d’être les Mozart de la finance. La démocratie parlementaire que certains appelaient de leurs vœux fut incapable de se hisser à la hauteur de l’enjeu. Les conséquences de l’insolite dissolution figent toute action. Et l’endettement abyssal complète le noir tableau. Cette restriction des subventions annonce inévitablement chez nous faillites en cascades, licenciements et précarité accrue. Elle présage aussi des difficultés supplémentaires pour la gestion communale. Et comme en résonance maléfique, les échos d’une violence organisée ajoutent encore aux affres d’une société, qui ploie jusqu’à rompre sous les assauts conjugués du marasme économique, de la loi des armes et de la peur.

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