Léa Salvini : En Corse, l’égalité à hauteur de femmes

En Corse, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas une abstraction juridique, c’est une réalité qui se vit, parfois difficilement, au quotidien. À Ajaccio, sur les hauteurs de Bodiccione, le Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles de Corse-du-Sud (CIDFF) a rouvert une nouvelle page de son histoire à l’automne 2024. À sa direction, Léa Salvini a repris le flambeau avec une conviction simple, celle que l’accompagnement de proximité peut changer des vies, même dans un territoire où l’on croit souvent que tout se sait et que tout se règle en famille.
Par Anne-Catherine Mendez
Le CIDFF appartient à un réseau national d’associations loi 1901 présentes dans presque tous les départements français. En Corse, deux structures seulement portent cette mission, l’une en Corse-du-Sud, l’autre en Haute-Corse. Une fédération régionale existe sur le papier mais sans enveloppe propre, ce qui limite les possibilités de mutualisation. Là où certaines régions continentales disposent d’équipes élargies et de moyens consolidés, la Corse avance avec une organisation plus modeste, mais profondément ancrée dans son territoire.
Un espace pour déposer la parole
Le centre de Corse-du-Sud sortait pourtant d’une période de fragilité. Au printemps 2024, une crise de gouvernance avait entraîné une fermeture temporaire. Depuis octobre 2024, la structure fonctionne de nouveau, soutenue par la Direction régionale aux droits des femmes et à l’égalité et par la Collectivité de Corse. L’équipe s’est reconstruite autour d’une juriste, d’une psychologue et d’une chargée de mission emploi qui a rejoint l’équipe en octobre 2025. En un an, plus de trois-cent-cinquante entretiens ont été réalisés. Derrière ces chiffres, il y a des parcours, des séparations, des violences, des doutes professionnels et des reconversions, des tentatives de reconstruction. Le premier pilier de l’action du CIDFF reste l’information juridique. Les femmes y viennent pour comprendre leurs droits, préparer une séparation, organiser la garde d’un enfant ou faire face à des menaces. Lorsque la situation l’exige, la juriste accompagne vers une demande d’ordonnance de protection, travaille en lien avec les dispositifs judiciaires et oriente vers les associations spécialisées. Dans les situations les plus graves, l’accompagnement peut aller jusqu’à la préparation d’un départ du domicile et à la mise en sécurité. La psychologue, elle, offre un espace de parole sécurisé. Il ne s’agit pas d’une thérapie au long cours mais d’un temps d’écoute essentiel. Dans un territoire où la proximité peut freiner la confidence, franchir la porte d’un lieu neutre constitue déjà un pas décisif. Les femmes évoquent des années de silence, des pressions invisibles, des humiliations banalisées. Le CIDFF agit alors comme un sas, un lieu où la parole se dépose avant d’être orientée vers des professionnels adaptés.
L’autonomie économique comme levier d’émancipation
L’emploi représente un autre levier majeur. L’autonomie économique reste l’une des conditions essentielles pour sortir d’une situation de violence ou simplement pour reprendre confiance. En Corse, la saisonnalité, la précarité de certains contrats et les difficultés de mobilité en zone rurale compliquent les parcours. Le coût de la vie, plus élevé que sur le continent, accentue les inégalités. Les femmes, dont les salaires moyens demeurent inférieurs à ceux des hommes, en subissent directement les conséquences. La chargée de mission emploi accompagne les reconversions, les démarches d’équivalence de diplômes, les projets professionnels qui émergent après un burn-out ou une rupture.
Ruralité et isolement, des vulnérabilités invisibles
La ruralité constitue un enjeu spécifique. L’île donne parfois le sentiment d’être protégée par sa taille et ses réseaux de proximité. Pourtant, cette même proximité peut rendre plus difficile la dénonciation des violences. Dans certains villages, tout le monde se connaît, les liens familiaux sont forts, la dépendance économique réelle. L’absence de transports en commun, l’isolement géographique et parfois la présence d’armes dans l’environnement domestique renforcent la vulnérabilité des femmes. Les maires et les élus locaux jouent alors un rôle essentiel de relais, orientant vers le CIDFF celles qui n’osent pas toujours franchir la première étape seules. La question de la monoparentalité pèse également sur le territoire. En Corse, la majorité des familles monoparentales sont portées par des femmes. Cette situation accroît la précarité lorsque s’ajoutent les difficultés de garde d’enfants et l’instabilité professionnelle. Vivre en Corse peut encore représenter un combat pour celles qui doivent concilier emploi saisonnier, charges familiales et coût de la vie élevé.
Sensibiliser par l’art et la culture
Mais l’action du CIDFF ne se limite pas à l’accompagnement individuel. La prévention et la sensibilisation constituent le second pilier de son engagement. En 2025, une exposition conçue par des élèves de la section Arts du lycée de Sartène, intitulée « Ce qu’on imprime, c’est ce qu’on crie », a circulé en Corse-du-Sud puis en Haute-Corse. Présentée au musée de l’Alta Rocca à Levie, à l’Assemblée de Corse, dans les CDI des lycées et prochainement à l’Université de Corse, elle interroge les représentations de la femme et la banalisation des violences. L’art devient un vecteur de réflexion collective, une manière d’impliquer la jeunesse dans la transformation des mentalités. La pièce Les Maux Bleus, proposée à des publics scolaires et tout public, s’inscrit dans la même dynamique. Son message est clair, la violence n’est pas une question de genre mais de pouvoir. Cette approche traverse l’ensemble des actions du CIDFF. Derrière chaque situation de violence conjugale, il y a un rapport de domination qui dépasse le cadre intime. Pour 2025, un nouveau projet artistique verra le jour autour du conte inuit La Femme-Squelette, retranscrit par la psychanalyste Clarissa Pinkola Estés. Accompagnés par le metteur en scène et comédien François-Xavier Marchi, des élèves travailleront à une adaptation contemporaine du récit. À travers l’écriture et la scène, ils exploreront les thématiques de la résilience et de la renaissance, des rapports de pouvoir et de l’identité féminine et masculine. Les représentations prévues à l’été prolongeront cette réflexion engagée.
Au fil des mois, un constat s’impose. Si la Corse semble parfois moins touchée par les chiffres nationaux, la réalité est plus nuancée. L’insularité peut masquer des situations qui restent invisibles. Pourtant, les retours des femmes accompagnées témoignent de l’importance de ces espaces d’écoute et d’information. Beaucoup expriment leur reconnaissance d’avoir trouvé un lieu où l’on explique, où l’on soutient, où l’on ne banalise pas. L’égalité ne se décrète pas depuis Paris ou depuis une assemblée. Elle se construit dans les permanences d’Ajaccio, de Porto-Vecchio, de Sartène ou de Bonifacio. Elle se construit dans les collèges, dans les salles d’exposition, sur les scènes de théâtre. Elle avance pas à pas, portée par des professionnelles engagées et par des femmes qui décident, un jour, de ne plus se taire. En Corse comme ailleurs, le combat continue, discret parfois, mais profondément ancré dans la réalité du territoire.
Les professionnels du CIDFF de Corse-du-Sud sont joignables au 04 95 23 01 85, entre 9h30 et 16h30 du lundi au vendredi, pour toute prise de rendez-vous ou accompagnement.
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