Le Schiste et l’Asphodèle

Roman

Entre mémoire et merveilleux

         Premier roman de Diana-Eva Filippi, publié aux éditions Maïa, Le Schiste et l’Asphodèle, nous entraîne au cœur de l’Alisgiani, dans un récit fantastique entre mémoire, légendes et transmission.

         On y suit le destin de Battistu, un jeune homme arraché à l’enfer de la Première Guerre mondiale et projeté, un siècle plus tard, dans la Corse de 2017. Il se retrouve là confronté à une société qu’il ne reconnaît plus, sur un territoire qui lui semble étranger, où les maisons abandonnées, les chemins, les pierres et les paysages portent encore les traces de ceux qui y ont vécu.

         À travers le regard neuf et parfois déstabilisant que Battistu pose sur la Corse contemporaine, Diana-Eva Filippi fait ainsi dialoguer deux époques et deux mondes.  Le décalage, auquel Battistu se heurte, nous invite à questionner notre rapport au progrès, à la terre et au patrimoine, mais aussi les tensions entre héritage et modernité. Mais le récit de l’autrice défend aussi l’idée d’une culture vivante, capable de puiser dans son histoire pour continuer à évoluer.

         Entre réel et invisible, passé et présent, Le Schiste et l’Asphodèle nous propose ainsi une réflexion sensible sur ce qui nous relie à une terre, à une histoire, à ce que nous recevons de nos ancêtres et à ce que nous choisissons, à notre tour, de transmettre.

Rencontre avec Diana-Eva Filippi

PDC : Ce livre est votre premier roman.  Depuis quand écrivez-vous ?

Diana-Eva Filippi : L’écriture, sous forme narrative ou poétique, en français comme en langue corse, m’accompagne depuis ma plus tendre enfance. J’ai toujours éprouvé ce besoin d’exprimer l’intime à travers les mots. J’ai suivi une filière littéraire, puis les classes d’hypokhâgne et de khâgne à Bastia, avant de rejoindre Sciences Po Aix. Aujourd’hui, je suis cheffe d’un service de la Cullettività di Corsica. Ce parcours correspond à une conviction profonde : chaque culture, chaque peuple, a le droit d’exister, d’être entendu et reconnu. Cette conviction a fortement guidé ma plume pour ce premier roman, que j’ai voulu comme un vecteur des traditions et de la culture de l’île, sans renoncer à son ouverture vers les autres et vers l’avenir.

Comment est née l’idée du Schiste et l’Asphodèle ?

Le roman est né d’un frisson éprouvé en traversant les villages de Castagniccia, à l’automne ou en hiver, lorsque la brume, « a nebbia », s’accroche aux montagnes et semble ouvrir un entre-deux mondes. Le silence, les maisons abandonnées, leurs toitures effondrées ont nourri mon imaginaire. J’ai ressenti le besoin de redonner leur voix aux êtres qui avaient laissé les traces de leur existence entre ces murs, mais aussi aux pierres elles-mêmes, qui recèlent tant d’histoires.

Pourquoi avoir choisi l’Alisgiani comme territoire du récit ?

L’Alisgiani est ma vallée d’origine, mais je ne voulais pas simplement choisir un décor. J’avais besoin d’un territoire qui possède déjà sa propre mémoire, ses silences, ses cicatrices, afin que mes personnages puissent y inscrire leur histoire sans jamais être tout à fait séparés de celle qui les a précédés. Il y a dans cette vallée une matière particulière. La montagne y conserve les traces de ceux qui l’ont habitée, les maisons abandonnées semblent encore retenir quelque chose des voix qui les ont traversées, et les chemins eux-mêmes paraissent porter la mémoire des passages. L’Alisgiani est donc bien davantage qu’un ancrage géographique : elle est, à mes yeux, une mémoire en mouvement. Elle façonne ceux qui y vivent, ceux qui en partent et ceux qui en héritent.

Le titre associe le schiste et l’asphodèle. Que symbolisent-ils ?

Ils appartiennent à deux univers qui semblent s’opposer. Le schiste est minéral, sombre, ancien, profondément ancré dans la terre. L’asphodèle est végétal, lumineux, fragile, presque aérien. Pourtant, dans mon imaginaire, ils se répondent.

Le schiste est la matière de la vallée, celle qui porte les maisons, les terrasses, les chemins et, avec eux, les traces de ceux qui nous ont précédés. Il est ce qui demeure lorsque les hommes passent.

L’asphodèle renvoie davantage à la lumière, aux croyances, au merveilleux, à ce qui renaît. Cette tension entre ce qui reste et ce qui renaît, entre la mémoire et l’élan, le poids de l’héritage et la possibilité de l’inventer autrement, traverse le roman.

Pourquoi faire basculer Battistu de la Première Guerre mondiale à la Corse contemporaine ?

La Première Guerre mondiale a marqué un tournant historique, mais aussi social et culturel, pour la Corse. Nous demeurons les héritiers de cette histoire. Nombre de familles se souviennent encore des pertes qui ont endeuillé leurs villages, tandis que les idées autonomistes ont poursuivi leur chemin jusqu’à se trouver aujourd’hui à la tête de la Cullettività di Corsica.

Je souhaitais rendre hommage à cette hérédité, à ceux qui étaient là avant nous et à ce qu’ils nous ont légué, comme à ceux qui viennent après nous, en créant un fil continu entre les générations, le passé et l’avenir.

Que vous permet le regard de Battistu sur la Corse d’aujourd’hui ?

Je voulais regarder notre présent à travers le regard d’un homme qui n’en connaît ni les évolutions ni les codes. Il vient d’un monde où l’attachement à la terre et au monde rural allait de soi. Que penserait-il de ces hectares de terre abandonnés, de ces terrasses ravagées par le temps, de ces fontaines dont nous avons oublié la source ? Pour autant, sacraliser le passé peut conduire à l’immobilisme. Il ne s’agit pas de choisir entre hier et demain, mais de comprendre ce que nous voulons conserver, ce que nous devons laisser évoluer et ce que nous souhaitons inventer. La culture est matière, elle est vivante.

La mémoire et la transmission sont au cœur du roman. Pourquoi ces thèmes vous sont-ils si importants ?

Plus je m’imprégnais des univers de ma vallée, plus les voix de celles et ceux qui avaient quitté ces terres, par nécessité ou par choix, s’imposaient à moi. J’écris comme on se noie : profondément, intimement. J’ai besoin de m’immerger dans une bulle sensorielle, connectée aux sensations, aux couleurs et aux senteurs qui nourrissent l’imaginaire. J’espère, ce faisant, faire voyager mes lecteurs autant que je voyage moi-même lorsque j’écris.

Quelle place accordez-vous aux croyances et à l’imaginaire dans votre manière de raconter la Corse ?

La Corse détient, à mes yeux, une portée mystique incommensurable. Ses paysages semblent naturellement se situer à la frontière du réel et de l’invisible. Comment ne pas imaginer, devant certaines crêtes ou certains villages abandonnés, les récits et les croyances qui peuplaient autrefois l’imaginaire de nos ancêtres ? Voilà comment je ressens la Corse : elle m’enveloppe et développe, sans même que je m’en aperçoive, les confins des mondes qu’elle nourrit au plus profond de mon cœur.

Le chant polyphonique occupe aussi une place importante dans le récit

Le chant polyphonique est une manière de parler de ce qui nous relie, de ce qui naît entre les êtres et qui, précisément parce qu’il ne peut appartenir à personne, devient plus grand que chacun d’eux. C’est ce que m’inspire la Quinte ou « A Voce Anghjulina ». Lorsque les voix d’un chœur s’accordent avec justesse, une voix supplémentaire peut sembler surgir. Elle n’appartient à personne et appartient pourtant à tous. Cette idée me semble porter une belle métaphore de la transmission. Nous sommes faits de voix qui nous précèdent, de celles que nous rencontrons et de celles auxquelles nous choisissons de répondre. Et parfois, de cette rencontre naît quelque chose que nul n’aurait pu faire exister seul.

 J’avais donc envie que la polyphonie soit davantage qu’un décor sonore : qu’elle devienne une clé de lecture du roman.

Au-delà de l’histoire de Battistu, que souhaiteriez-vous que le lecteur retienne de cette rencontre entre « hier et demain » ?

Je n’aimerais pas tant que le lecteur referme ce livre avec une image de la Corse, qu’avec une sensation : celle d’une terre vivante, profondément liée à son histoire, mais dont le cœur continue de battre au présent. Nous recevons une histoire, une langue, une terre, des gestes, des silences ; puis vient le moment où il nous faut décider de ce que nous en ferons. Le passé n’est pas une destination. Il est une matière dans laquelle chacun peut puiser pour construire ce qui vient. Une culture véritablement vivante n’est pas celle qui se protège du temps : c’est celle qui sait lui répondre.

Le Schiste et l’Asphodèle

Par Diana-Eva Filippi

aux Éditions Maïa

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