Le rouge lui allait si bien
L’ élégance du cœur et du verbe. Une faconde au service de l’idéal communiste. La naturelle empathie. Tel peut être campé à grands traits le portrait de Dominique Bucchini.

Sa disparition laisse de nombreux regrets et referme un chapitre de notre île qu’il contribua à écrire. Préférant à l’évidence Marx à Staline, celui qui trusta les mandats électifs avait gardé de l’enseignant qu’il fut le souci de la pédagogie. Expliquer, débattre sans jugements péremptoires. Il portait chevillé à la raison l’impétueuse nécessité de défendre ceux qu’il nommait les spoliés de la terre. Un idéal qu’il portait haut, tel un étendard agité face aux injustices. Ses colères n’étaient pas feintes, son engagement sans failles. Une sincérité qui forçait l’adhésion des adhérents et les compagnons de route de son parti, la compréhension de la population, mais également le respect de ses adversaires. D’une voix quelque peu chantante, le regard vif il débattait à l’envi tentant de persuader sans contraindre, ponctuant les échanges de traits d’humour et d’une formule conviviale. Au gré de ses mandats, il plaidait avec ferveur pour une certaine idée de la Corse. Celle qui ne devait pas laisser sur les bords du chemin ceux qui broient l’injustice sociale. Maire de Sartène, député européen, conseiller général, président de l’Assemblée de Corse. Telle fut sa carte de visite politique. Aussi fournie soit-elle, elle n’est que le reflet d’une personnalité riche de qualités humaines. Il savait transcender sa doctrine, ne pas s’enfermer dans quelque tour d’ivoire militante pour s’immerger dans la société. Sans doute pour s’imprégner des attentes et des doutes citoyens afin de mieux les théoriser. En cela il alliait avec bonheur l’actualité des revendications à ce passé qui résonnait du nom de Jean Nicoli, et tous ceux qui dans une période sombre osaient lever le poing et résister, quand d’autres bras levés saluaient la collaboration.
Ce n’est pas fruit du hasard si ses pérégrinations professionnelles en divers lycées laissèrent le souvenir d’un militant pétri de justice et de solidarité. Que ce soit en Afrique, du côté de la Vendée ou à Montreuil d’aucuns gardent en mémoire un excellent pédagogue qui distillait un supplément d’âme.
Farouche défenseur de la langue et de la culture corses, il prônait la co-officialité, sans pour autant omettre d’ouvrir les livres des grands romanciers ou poètes. Il pensait que la culture était l’un des sésames de l’éveil des consciences, en parlant de la liberté. Aussi faisait-il sienne la formule d’Aragon « Le monde à bas, je le bâtis plus beau. »
Celui que l’on appelait familièrement Dumè ou encore Baretta laisse aussi l’image d’un partisan des choses de la vie. Ainsi aimait-il le football qu’il prodigua jeune avec un certain talent. En forme d’anecdote, évoquons cet épisode où il arbitra un match entre journalistes et élus. Le regretté Dominique Figarella, brillant chef d’agence des sports du Provençal-Corse écopa d’un carton rouge synonyme d’exclusion. Récriminations du sanctionné « Tu exagères ça vaut tout au plus un jaune. » Réponse « Tu sais très bien que j’adore le rouge. » Une saillie qui fit s’esclaffer tous les acteurs de la rencontre. Voilà trait de sa personnalité qui contribuait à le rendre attachant. Parfois il n’hésitait pas entonner une chanson, fut-ce après une réunion politique. Son répertoire riche et varié alliait canti corsi et francesi mais qu’il s’agisse du Poitrinaire ou Cun voi o madamicella, ses prestations étaient appréciées. Autre évocation peu connue, elle concerne les fameux Lundis de Matignon initiés par Jospin. Comme il me l’avait promis Dominique Bucchini sortait régulièrement dans la cour et par signes éloquents ponctués d’onomatopées me faisait savoir où en étaient les discussions entre le Premier ministre et les édiles insulaires. Cela permis de rédiger mon article et l’envoyer avant la clôture de l’édition. Le lendemain il me dit malicieux à l’oreille « Je ne savais pas que je connaissais le langage des signes. »
Dumé c’était tout cela et bien d’autres choses encore. Il avait réussi cette alliance de la bonhomie avec une idéologie jamais démentie. Il suffit pour mieux cerner ce personnage qu’à lire son livre De la Corse en général et de certaines vérités en particulier. Publié voilà près de trente ans, il stigmatisait alors l’État de non-droit qui happait la Corse, aggravant ainsi l’économie peu tonique nourrie de subventions Et d’ajouter : « Elle est mise en coupe réglée par une classe politique clanique et clientéliste infiltrée par le milieu. » En péroraison : « Il faut un sursaut pour retrouver une attitude démocratique, au risque d’une faillite économique et identitaire qui ferait de la Corse le dernier vaisseau fantôme de la Méditerranée. »
Prémonitoire Dominique Bucchini ? En regard de l’actualité, le point d’interrogation est superflu.
Jean Poletti
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