Le chiffre qui heurte les consciences

L’île aux 15 000 enfants pauvres

La Corse est devenue une terre de précarité. Près d’un quart de la population en subit les ravages. Mais derrière les froides statistiques se dissimule trop souvent le sort d’un enfant sur quatre qui subit cette révoltante situation. Aussi douloureux soit-il le constat ne suffit plus. Il convient désormais d’ériger en priorité la lutte contre cette injustice suprême qui heurte le cœur et la raison.

Par Jean Poletti

Nul ne l’ignore désormais. La pauvreté rencontre dans nos villes et villages un terreau fertile à sa propagation. Organismes caritatifs et institutions sociales sont débordés par l’afflux des demandes. Secours populaire et catholique, malgré leurs précieux efforts, ne parviennent plus à aider tous ceux qui poussent leurs portes, espérant le réconfort. Ici, l’association A Salvezza qui multiplie les initiatives, là les Restos du Cœur. À l’université Aiutu studientinu. Partout sur le territoire des initiatives factuelles ou structurées tentent d’endiguer cette vague charriant la misère. Le jeune travailleur dormant dans sa voiture faute de moyens pour payer un loyer. Des chômeurs qui avec les frimas doivent choisir entre manger ou se chauffer. D’autres qui convergent régulièrement vers des lieux dédiés pour bénéficier d’un repas chaud. Tel est le reflet d’une situation qui broie financièrement moralement et psychologiquement trop de personnes, injustement exclues de la société.

Mais ces affres du monde des adultes deviennent encore plus inacceptables s’agissant des enfants. Une étude initiée par Ghjuventu di Manca atteste que quelque quinze mille d’entre eux vivent dans la précarité. Dans une spirale maléfique, ils sont les victimes collatérales de leurs familles elles aussi en butte à une pénurie de ressources. Dans un pervers cercle vicieux, le sort problématique transforme en purgatoire ceux dont la prime jeunesse devrait être auréolée de quiétude et d’insouciance. À cet âge où le regard des autres est important, ils se sentent confusément marginalisés à l’école ou ailleurs, tant ils se sentent semblables mais différents. Sans verser dans la sociologie ou emprunter aux doctes analyses, tout indique à l’évidence que l’égalité des chances est piétinée tant la scolarisation et la poursuite des études deviennent ardues chez ces adolescents, privés du strict minimum. Sans s’épancher, ils perçoivent la lutte des temps quotidiens que livrent pères et mères. Un sentiment de fatalité ou de révolte les étreint, aboutissant fréquemment à renoncer aux études. Quand ils n’ouvrent pas les allées de la délinquance.

Invisible malheur

Telle est la problématique. Elle porte en elle les germes dès le plus jeune âge de la fracture sociétale. Celle qui fragilise une génération appelée à bâtir la Corse de demain. Dans un tel gâchis combien de talents en gestation seront déracinés ? Qui peut décemment dire que passer par perte et profits de telles potentialités n’équivaut pas à se priver collectivement d’atouts d’avenir ? Questionner est une simple clause de style, la réponse étant d’une limpide clarté.

Ne pas renoncer. Relever le défi. Dans ce domaine aussi s’engage pleinement la mission de la Coordination inter-associative de lutte contre l’exclusion. Sous l’égide de son président François Pernin, elle décida de traiter dans son colloque annuel cette thématique au titre éloquent « Enfants pauvres, pauvres gosses. » Choix prégnant qui sensibilise et livre à l’opinion un fait majeur et pourtant fréquemment teinté d’invisibilité. Parfois parce que d’aucuns détournent le regard. Souvent par méconnaissance. Ou encore dans une attitude qui frise l’individualisme. Mais cette initiative a l’insigne mérite de déciller les yeux de ceux, qui pour diverses raisons, rechignaient à voir. Éléments chiffrés et explications battent en brèche les assertions rassemblées dans la phrase générique « Je ne savais pas. » Désormais toute assertion de veine similaire relèvera du coupable détournement de réalité.

Stratégie globale

« Un enfant n’a pas choisi de naître dans la misère », martela François Pernin. Une douloureuse évidence. Les effets ? « Ils ont moins de chance de suivre un parcours scolaire de longue durée, d’être en meilleure santé. » Les conséquences ? « Dans un bon nombre de cas, ils deviennent à leur tour des adultes pauvres. »

Sans égrener un constat d’impuissance le docteur Pernin délivre une ordonnance qui bannit l’homéopathie. « Nos actions aussi nombreuses et généreuses soient-elles ne suffiront pas à elles seules à faire reculer la misère et éteindre l’incendie. » Le remède ? Une stratégie globale incluant tous les talents.

Voilà appel dont les échos sont au sens large à connotation politique. Dans un non-dit éloquent perce l’idée que les actions bénévoles, aussi louables qu’elles fussent, ne sont en définitive que palliatifs insuffisants. Dans la région la plus pauvre de France, qui déplore également l’immense dénuement de trop de jeunes, il serait fâcheux que les associations demeurent isolées dans leur combat. Tandis que s’instaurerait l’idée d’une certaine fatalité qui fait ployer sous le joug de la détresse plusieurs générations. Frappant aussi bien ceux qui sont au printemps, ou à l’automne de leurs existences. Osons en l’occurrence redire sans crainte d’exagération cette pensée du sage Confucius « Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que lui donner du poisson. » Un axiome indiquant sans ambages que le chômage, le dénuement et la quête de secours ne doivent plus être des sortes de variables d’ajustements d’une communauté que seule la démarche citoyenne du bénévolat endigue partiellement.

Théâtre d’espoir

Que nul ne se méprenne. Sans ces actions altruistes le mal serait d’un niveau et d’un degré aux dimensions accrues. Il n’empêche ne pas s’interroger sur les plausibles moyens de replacer dans la société, de manière pérenne, ceux et celles qui sont marginalisés équivaudrait à occulter l’horizon des solutions. Celles qui redonnent de la dignité aux exclus, et le sentiment que l’authentique solidarité n’a qu’une lointaine parenté avec l’aumône sans cesse recommencée.

Aussi n’est-ce pas fruit du hasard si à ce rendez-vous de l’espoir une telle idée fut largement partagée. Les propos résonnaient comme une ardente volonté de changer le paradigme tout en se voulant une invite pressante à l’action collective. Au nom de Ghjuventu di Manca, Simon-Pierre Mattei égrena les conclusions de recherches exhaustives. Le poids des mots et des éléments chiffrés se voulaient autant de faits assénés sans euphémisme, ajoutant ainsi à l’amplitude du contexte. Il allie fort taux de parents isolés, des signalements à la protection de l’enfance ayant doublé en cinq ans. Ou encore dans une litanie qui assaille l’entendement « des privations matérielles et psychiques, aller à l’école le ventre vide, ne jamais partir en vacances ». De tels considérants furent notamment étayés par le pédopsychiatre de renom Frédéric Jésu, et Jean-Pierre Rosenczveig magistrat, militant associatif. Quelles que soient les tonalités tous s’accordèrent à dire et répéter que l’indicible ne devait pas perdurer. Ainsi les enfants de « Copains du monde » du Secours populaire lors d’une représentation théâtrale dirent avec des mots forts et qui touchèrent l’assistance que « nos voix c’est l’avenir ». Tels adolescents dirent leurs existences. Avec en terme récurrent « Un toit, ma chambre, ma dignité. » Ou encore « Stop à la faim, cantine pour tous. »

Tous concernés

De tels témoignages ne pouvaient laisser nul participant de marbre, si tant est qu’il en soit besoin. Car du député Paul-André Colombani, en passant par des maires éducateurs et enseignants, il était évident que cette cause imposait une implication sans réserves. Un sentiment notamment partagé par les conseillères territoriales Muriel Fagni et Danielle Antonini. Dans une salutaire concorde, tous affirmèrent accroître la sensibilisation dans leurs domaines respectifs.

Bien sûr rien ne sera réglé d’un coup de baguette magique. Personne ne doute qu’un travail          de longue haleine et une constance sans faille s’avèreront nécessaires pour quitter ces chemins de traverse. Mais en contrepoint, ce colloque eut l’insigne mérite de camper un tableau désastreux en éclairant avec justesse des zones d’ombre synonymes d’inaction. Cette mise au jour sera le socle et pour tout dire la CLÉ qui ouvre la visibilité au sein de l’opinion publique. Elle permettra de diffuser ces données dans la sphère des édiles et les services publics. En un mot comme en cent, l’antienne de la méconnaissance sincère ou déguisée ne sera plus que vain prétexte à détourner le regard.

Désormais l’indifférence deviendra manque de responsabilités aux frontières de la culpabilité. Car demeurer stoïque face à cette indigence s’apparenterait à une non-assistance à jeunesse en danger.

Sans tirer de plans sur la comète, mais avec pragmatisme des carences furent déclinées, appelant qu’elles soient circonscrites. Qu’il s’agisse du manque de deux mille places en crèche, la création d’une maison des enfants, l’avènement du statut de parent isolé, ou une collaboration plus étroite avec les bailleurs sociaux. La liste n’est pas exhaustive, mais le fil rouge s’impose à l’évidence. Soulager autant que faire se peut une enfance maltraitée par le sort. Amputée de tout ce qui au quotidien suscite le sourire. Et en toile de fond bloque d’emblée l’ascenseur social tant vanté par la République.

À l’aube d’un scrutin À quelques jours du scrutin municipal, il serait sans doute opportun que les candidats incluent cette question de la précarité enfantine dans leurs professions de foi. Chacun selon ses possibilités, dans le rural ou les villes, pourrait prévoir une solution, même modeste, qui rejaillirait dans la population comme un révélateur de conscience pour une cause juste. Car si chacun apporte sa pierre à l’édifice, des lendemains moins sombres peuvent être espérés pour ceux que tourmente dès la naissance le handicap du dénuement. Est-ce utopie de le penser dans une île qui se targue à longueur de temps du concept de solidarité au fronton du particularisme ?

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