La débâcle de l’économie insulaire

Elle devient crise sociétale

Rien ne va plus. Les chiffres ne mentent pas. L’essentiel des secteurs d’activité affiche un sévère bilan. En onde de choc s’instaure un climat délétère et le spectre de la paupérisation de l’île. Dans une lancinante spirale l’activité en berne aggrave le chômage et contribue malheureusement au déclassement d’une partie de la population.

Par Jean Poletti

Certes la France décroche économiquement. Bien sûr dans l’Hexagone la grande théorie de l’offre et du ruissellement chère à Macron fit long feu. Sans conteste le Mozart de la finance et son grand argentier Bruno Le Maire laissent un passif abyssal. Pour autant, ici d’aucuns pensaient benoîtement que le bras de mer protégerait de telles déconvenues. Dans une dialectique duale, certains évoquaient le handicap de l’insularité et en même temps esquissaient l’idée que malgré tout l’herbe était chez nous plus verte qu’ailleurs. En clair et pour schématiser que les turbulences subies par l’Hexagone se noieraient dans la Méditerranée. Par nombrilisme, cécité ou opportunisme, nombreux furent ceux qui déclamaient sous tous les tons que la plus proche des îles lointaines serait par sa géographie et ses potentialités à l’abri des turpitudes. Un propos qui s’effilocha avec le temps pour se fracasser sur le mur des réalités. En fait, tout allait presque pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la puissance étatique pu pleinement exercer sa mission de solidarité nationale. À cet égard citons pour mémoire le Plan exceptionnel d’investissement, officialisé par Lionel Jospin, les contrats de plan État-région, les aides diverses et variées à l’emploi, l’apprentissage ou l’agriculture. Avec en toile de fond la création de la continuité territoriale par le préfet Jean Riolacci ou la zone franche initiée par Charles Pasqua. Sans aller jusqu’à affirmer qu’à l’époque l’argent coulait à flots, rien n’interdit de dire que la puissance publique, pour décriée qu’elle fut, ne rechignait pas à signer des chèques. Insidieusement la source s’est tarie. Et aujourd’hui nos députés en sont réduits à se battre becs et ongles pour tenter d’arracher une légitime revalorisation de l’enveloppe des transports. Le reste à l’avenant.

Marasme généralisé

Presque à bas bruit la situation insulaire se détériora. Deux chiffres suffisent à fixer les esprits. Plus de vingt-six mille chômeurs, soit une augmentation de près de dix pour cent en un an, et une personne sur cinq vivant sous le seuil de la précarité. À ce bilan peu encourageant, se superpose le fait que l’île est la région où le coût de la vie est le plus élevé. Une telle conjonction d’éléments entre en résonance avec la fragilité du cristal d’une grande majorité des entreprises, tandis que l’artisanat et le petit commerce, qui constituent l’essentiel du tissu d’activités, sont sur un chemin de crête. Nul besoin d’être rompu aux arcanes de la science économique pour déceler ce profond marasme, tant il saute aux yeux de qui veut déceler. De manière prosaïque disons qu’il suffit de déambuler cours Napoléon à Ajaccio ou boulevard Paoli du côté de Bastia pour se rendre compte sans l’ombre d’une hésitation que les boutiques ne font plus recette. D’ailleurs même les fameuses soldes sont devenues de vains palliatifs fréquemment insuffisants pour engranger une trésorerie nécessaire à l’achat de la nouvelle collection. Ici et là, les magasins qui baissent définitivement leurs rideaux ne sont plus l’exception. Tant s’en faut. Charges et frais fixes deviennent trop souvent ardus à honorer quand en corollaire la clientèle fait désertion. Nous voilà, au-delà des froides statistiques, au cœur d’une problématique sociétale. Le pouvoir d’achat se réduisant comme peau de chagrin incite logiquement un nombre croissant de foyers à faire des choix drastiques, privilégiant l’essentiel au moindre superflu.

L’implacable verdict

D’ailleurs même les dépenses consacrées à l’alimentation ne sont plus épargnées. Le consommateur s’oriente vers les premiers prix et de manière générale acquiert le réflexe de n’acquérir que le strict nécessaire, se détournant inexorablement des produits onéreux. À tel point que si la fréquentation des grandes enseignes ne faiblit pas, les recettes rencontrent une réelle érosion. En bannissant tout jugement de valeur, les présidents et juges des tribunaux de commerce livrent un verdict qui se veut solennel avertissement. Pour eux nul doute n’est de mise la multiplication des dossiers de redressements et pis encore de liquidation témoignent que « le point de non-retour affleure. » Or une affaire, fut-elle modeste, qui ferme ou n’arrive plus à dégager un bénéfice signifie en corollaire des employés licenciés, qui rejoignent le douloureux domaine du chômage, propice aux drames humains, au déclassement. Et finalement aux marginalisations individuelles et familiales.

Où que se tourne le regard, la situation est similaire. Un axiome est plus éloquent que maintes digressions de spécialistes, réelles ou de circonstance. Il tient en six mots. Quand le bâtiment va, tout va. Mais chez nous, davantage qu’ailleurs, il n’a plus voix au chapitre. Cette activité s’est largement fissurée, tandis que des pans entiers de la profession s’écroulent. Des raisons structurelles mais également factuelles se conjuguent pour aboutir à un tel marasme. L’empilement des normes nationales ou européennes, qui par ailleurs change fréquemment occultant davantage encore la nécessaire visibilité, constitue une pierre d’achoppement.

Une réalité enfouie

Toutefois se limiter à ces considérations équivaut à passer sous silence d’autres facteurs liés à l’aspect purement insulaire. Parmi eux le coup de frein donné aux permis de construire accordés avec une parcimonie extrême. Par ailleurs, maintes communes soumises tout à la fois aux lois montagne et littoral sapent les initiatives. Toutes ces contraintes sont connues. Mais l’équité commande à dire que tout récemment des entreprises de construction et des mairies furent cibles d’attentats pour intimer l’arrêt des résidences dites secondaires. Prosaïquement celles qui sont destinées aux vacanciers. Certes, cela n’est pas l’épicentre du malaise, pour autant affirmer que de telles exactions n’alourdirent pas le climat ambiant relèverait de la naïveté du béotien. En évitant l’euphémisme convenons de dire qu’elles incitaient à la prudence chez les édiles pour accorder les sésames nécessaires aux ouvertures de chantiers.

Quels que soient les argumentaires et autres digressions, un fait en tant que tel incontournable prédomine. Il révèle la sourde inquiétude d’une corporation. Transcendant la vision corporatiste et parcellaire, l’association Uniti pà l’avvene manifesta à Ajaccio pour alerter sur la crise qui frappe l’économie. Des représentants du bâtiment et travaux publics, artisanat, commerce, tourisme, transports, nautisme et services battirent le pavé pour signifier que le spectre de l’irréversible se profilait. « Des entreprises ferment, des emplois disparaissent, des familles basculent dans l’incertitude. »(…)

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